Fuir, se fuir, se trouver, peut-être, par Wolfgang Hermann, écrivain

©Lorenzo Castore

« La jeune et jolie doctoresse qui me tient la main a un je ne sais quoi de Jeanne d’Arc. Je décide de m’éprendre d’elle pour contrer la mort. »

 Après Adieu sans fin (2017) et Monsieur Faustini part en voyage (2021), également publiés aux éditions Verdier – tradution impeccable d’Olivier Le Lay -, Paysage de fuite, de l’écrivain autrichien Wolfgang Hermann, est de nouveau un livre de haute tenue.

Un narrateur, écrivain tourmenté hospitalisé après un malaise grave, se souvient des grands moments de sa vie, sans apitoiement, mais avec beaucoup d’élégance dans le récit et de finesse de perception dans l’analyse des sentiments.

Paysage de fuite est un monologue intérieur qui emporte la lecture.

On y apprend que le personnage élève seul son fils, Marc, après avoir été quitté par sa compagne Elena – choix de retourner vivre en Italie et de laisser libre cours à son monde pulsionnel, notamment sexuel -, qu’il a besoin de voyager, et que la disparition de son frère peintre, parti vivre à Uppsala, ne cesse de l’interroger.

Il n’est pas encore l’heure de mourir, les scènes du passé abondent, depuis la toute petite enfance.

« Les morts sont avec moi, leur souffle me porte, rien ne peut m’arriver. »

Passage de l’infirmière Lisa.

« Un jour, confie l’écrivain, elle m’a saisi la main et m’a regardé au fond des yeux. Vous allez vous en sortir, m’a-t-elle lancé. Je ne vous laisserai pas tomber. A l’instant où elle prononça ces mots, une lueur fulgura dans ses yeux. Je la crois sur parole. »

Les souvenirs flottent dans la chambre d’hôpital, la maison natale, les parents, la rencontre avec Elena et le premier hiver passé en Sicile.

Un double régime d’écriture se met peu à peu en place, le récit à la première personne des événements passés, et, à la troisième personne, en prose poétique et phrases en italique – jamais très loin du style indirect libre -, une réflexion plus ample sur le narrateur, ses sensations, ses valeurs, la vie qu’il a menée, mais aussi des descriptions sur les lieux traversés, naturels ou non, formant tableaux.

Pris de vertige, l’écrivain se rappelle qu’il partit à Tunis pour y retrouver son langage, et se consacrer à ses nécessités d’auteur, loin de son fils, les chapitres tunisiens pouvant être considérés comme une lettre qu’il lui adresse.

Retour à la chambre d’hôpital : « Boire un chocolat chaud dans un café des beaux quartiers. Rien de plus ? C’est déjà beaucoup. C’est énorme. Nous demandons peut-être à la vie plus qu’elle ne peut nous offrir. Regarde autour de toi : les bips stridents des moniteurs, le signal d’alarme du cardioscope qui se déclenche à chaque battement irrégulier, et t’arrache à ton sommeil. Dormir. Enfin, pouvoir dormir son soûl sans être importuné. J’ai perdu jusqu’au souvenir de ces heures de répit. Souhaits minimalistes. D’abord, sortir d’ici. Puis il te viendra d’autres désirs, et d’autres encore. Les deux mondes s’excluent. Quiconque est alité dans ce service n’est plus des vôtres. Je le tiens pour assuré. »

Pour guérir, il faut trouver les phrases justes, et s’y tenir fermement.

Rêver juste, entendre des voix, écrire juste.

Qui/que fuit-on ?

Wolfgang Hermann, Paysage de fuite, collection Der Doppelgänger, Verdier, 2025, 128 pages

https://editions-verdier.fr/livre/paysage-de-fuite/

https://www.leslibraires.fr/livre/24237981-paysage-de-fuite-wolfgang-hermann-verdier

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