
©Hélène Bellenger
« Beaucoup d’auteurs ayant écrit sur la blancheur et ses manifestations dans la culture occidentale l’affirment : elle est un impensé, qui n’apparaît jamais en tant que tel comme objet du discours, du regard, mais qui les structure, les traverse et les hante absolument. Elle est une norme qui n’est pas elle-même l’objet d’une investigation. Point aveugle mais sous-texte clé, dans lequel se logent des logiques complexes et sûrement difficiles à nommer, et peut-être aussi nécessaires à garder cachées. La propagation silencieuse de quelque chose de si omniprésent qu’on n’en parle jamais. Si la blancheur est un absolu, de quel absolu s’agit-il ? » (Hélène Soumaré)
Publié sous emboitage cartonné se dépliant pour former une sérigraphie accrochable au mur, Bianco Ordinario, d’Hélène Bellenger, est un livre aussi beau formellement qu’ambitieux intellectuellement.

©Hélène Bellenger
Il s’agit d’un ouvrage mettant son lecteur en état d’éveil, voire, comme l’artiste elle-même, de recherche.
Nous sommes du côté de Carrare, dans les Appenins (Alpes apuanes), où depuis l’Antiquité est exploité le célèbre marbre qu’on associe immédiatement à Michel-Ange.
Mais la splendeur du blanc minéral utilisé par les plus grands sculpteurs est trompeuse, les carrières étant surtout constituées de ce que les carriers appellent le blanc ordinaire.
Pourquoi tant de blanc se demande Hélène Bellenger tout en observant les ouvriers au travail – des images d’archives sont également montrées -, le gigantisme des machines et infrastructures d’extraction, et quelques œuvres marmoréennes ?
L’humain est ici avalé par la démesure du site, animacule savant travaillant à creuser son propre tombeau.
L’artiste a choisi de présenter sur papier ivoire épais (Fedrigoni en trois grammages différents) des images rappelant le procédé du carton déplié – des patrons d’emballages -, c’est-à-dire que leurs bords forment des franges dont on peut supposer qu’elles s’ajusteraient si nous les manipulions.

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La dimension plasticienne ou plastique de Bianco Ordinario est essentielle, qui n’est pas un livre documentaire, mais une tentative d’approcher le monstre par ses blancs, ses évidements, ses marges.
Des photographies découpées apparaissent, ce qui manque offrant à ce qui reste une puissance visuelle accentuée.
il n’y a que des visions partielles, des épiphanies trouées, il faut partir du trou, de la cavité, de la matrice.
Poussières de marbre – on s’en sert pour les dentifrices ou dans la formule de nombre de produits de maquillage -, volutes oraculaires, sueurs d’hommes.
Il y a unité dans la chromie, des images pour la plupart en nuances de gris quelquefois parcourues de pointes de rouille.

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Le temps s’est déposé là, a érodé, corrodé, ravagé, le regard est survivance.
Remarque-t-on l’anthropocène à l’œil nu ? Oui, non, pas vraiment, mais le saccage ne fait pas de doute.
On se questionne, on se laisse griser par la tectonique minérale, notre œil est un disque prêt à être lancé depuis le cinquième siècle avant Jésus-Christ par quelque athlète sculpté par un maître athénien.
La beauté naît quelquefois de l’exploitation acharnée du sol et sous-sol nourricier, voyez-y notre destin.

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Un appendice (Appendix) nous renseigne : « Hélène Bellenger a constitué une collection de produits de consommation contenant du carbonate de calcium, sur lesquels elle imprime directement, au verso du carton d’emballage. L’imaginaire luxueux et impérieux associé à la statuaire en marbre se trouve ici reproduit sous forme d’images sur de petits emballages. A la fois précieuses et uniques, mais aussi éphémères et fragiles, ces petites images, dont la forme varie selon les produits, proposent une typologie des formes industrielles tout en présentant une sélection d’images de ces paysages modelés par l’exploitation du marbre de Carrare depuis plus de 2000 ans. »
Ce carbonate de calcium intensément utilisé est ainsi le point commun de quantité d’objets disparates, chewing-gums, confiseries, produits de soins, plastiques, encres, traitements des brûlures d’estomac.
« On peut qualifier, écrit Michel Poivert, en reprenant la formule de Robert Smithson, Bianco Ordinario de collection de « ruines à l’envers », parce que tout le processus capitalistique est retourné et associé physiquement autant que symboliquement à l’imaginaire des ruines. »
Les édifices de civilisation ne sont-ils pas également des preuves de notre barbarie ? se demandait Walter Benjamin.

Hélène Bellenger, Bianco Ordinario, textes (français, italien, anglais), Michel Poivert, Hélène Soumaré, Rica Cerbarano, design Hugo Berger, Eleonora Paciullo, Editions de l’Observeur (The Light Observer), 2024
https://www.thelightobserver.com/bianco-ordinario

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