
©Ebru Yildiz / Mitski
J’attends toujours avec impatience les livres publiés en Norvège par Skeleton Key Press (Russell Joslin), pour leur art de créer des ponts en entre les vivants et les morts, et de considérer le livre comme un espace de sacralité.
Deuxième livre du photographe new-yorkais d’origine turque Ebru Yildiz, King of All the Land est le fruit d’une collaboration fascinante avec la musicienne et danseuse Mitski, dont les performances live sont réputées.
Cet ouvrage est plus qu’un livre de photographie superbement édité – avec la collaboration de la jeune maison indépendante de Brooklyn What remains -, c’est une cérémonie relevant des grands mystères.

©Ebru Yildiz / Mitski
Une femme danse, entrant en contact avec les forces de la nature, avec le bois d’une cabane, avec l’air.
Avec la paille, avec une faucille, avec les herbes et les végétaux, avec un marteau.
Par le corps, le visage et les gestes de la performeuse, s’invente une sorte de butô imposant par son intensité une stupeur durable.
La libération des pulsions donne la sensation d’une transe, parfois animale.

©Ebru Yildiz / Mitski
Danser avec les kamis, avec le silence, avec les ombres et la lumière.
Les photographies sont en noir et blanc, très japonaises quant à l’impression qu’elles créent d’être imprégnées de shintoïsme.
Mitski n’est plus une femme, mais une divinité au corps multiple, visage barré par sa chevelure, regard fixe, mains donnant la sensation d’agripper l’invisible.
Le contact des pieds, fermes, et du sol, évoque quelque créature chtonienne surgie des entrailles de la terre.

©Ebru Yildiz / Mitski
La séance de prise de vue eut lieu trois jours d’automne près de Nashville, mais, au fond, n’importe quelle forêt pourrait être l’espace de cette métamorphose.
Ebru Yildiz et la performeuse cherchent à donner forme à un monde intérieur outrepassant les simples données psychologiques.
Il s’agit d’aller au-delà du moi pour tenter d’atteindre ce que Carl Gustav Jung appelle le Soi, par le corps se libérant d’abord de son enveloppe sociale, puis, dans une sorte de plongée, dans les abysses de l’être.
King of all the land est le portrait d’une femme se réinventant par une danse de nature extatique en un long plan séquence découpé rendant compte de sa transformation.
La sensualité est permanente, quelque chose se déroule dans la matrice féminine – protégée par une culotte blanche – qui est la base pour une révolution de tout l’être.
Monte le serpent de la Kundalini.
Apparaît une guerrière, qui est aussi une déesse de la fécondité, et la gardienne farouche d’un temple sans mur situé dans les bois.

©Ebru Yildiz / Mitski
Le corps se recroqueville, se tord, s’éjacule de lui-même.
Mitski semble sous hypnose, un retournement du regard s’est effectué.
Il faut aborder King of all the land dans la continuité de son expérience, et laisser monter en soi la possibilité d’une liberté nouvelle.

Ebru Yildiz, King of all the land : Mitski, texts Ebru Yildiz, Mitski, cover design and typesetting Yeliz Secerli, book layout Ebru Yildiz, additional Creative Direction Russell Joslin, editing and sequencing Ebru Yildiz, Russell Joslin, Skeleton Key Press / What Remains, 2025, 144 pages – 2000 copies


©Ebru Yildiz / Mitski
https://www.skeletonkeypress.com/

©Ebru Yildiz / Mitski