
Aloïse Corbaz
« L’histoire d’Aloïse, c’est l’histoire d’un meurtre et d’une renaissance : le meurtre d’une femme douée, passionnée, ambitieuse, qui, réduite au plus extrême dénuement, n’a pas capitulé. Elle s’est servie de la peinture pour nier ce monde qui la niait. Les anachronismes, les invraisemblances, les aventures formelles, tout est permis dans cet univers onirique affranchi des lois de l’espace et du temps, et réconcilié par la magie de la couleur et de l’arabesque. » (Michel Thévoz)
Figure emblématique de la collection de l’Art brut, à Lausanne, Aloïse Corbaz (1886-1964) est une personnalité remarquable au style immédiatement reconnaissable.
Une écriture ample, ronde et droite, sans ponctuation ; des femmes aux yeux bleus – sont-elles aveugles ? – ; une façon de tourner le papier pour juxtaposer des formes comme dans une séquence narrative donnant une impression tridimensionnelle ; des couleurs chaudes, souvent orange ; un hiératisme princier des figures féminines, souvent issues de la grande Histoire (Cléopâtre, Marie-Antoinette, la reine Elisabeth, Joséphine, Sissi…) ; des poitrines généreuses ; le génie de l’enfance retrouvée à volonté.
Cette femme au destin très tôt contrarié ayant passé presque cinquante ans à l’asile psychiatrique a fasciné Jean Dubuffet, et fait aujourd’hui d’un essai brillant, nourri de pensée lacanienne, de Michel Thévoz, qui fut directeur de la collection suisse de 1976 à sa retraite en 2001.
« Aloïse, écrit-il, est une Pythie, prophète d’une authentique émancipation féminine. »
Chamane aurait-on dit ailleurs, ou sorcière.
Ou visitée.
Ou hors-la-loi-paternelle.
Ou improvisatrice de jazz.
« L’art moderne procède d’une révolte contre le Père, et l’art brut d’une forclusion du Nom-du-Père (alors que le refoulé fait retour sous forme de symptômes, la forclusion se définit comme un rejet total hors du champ symbolique. »
A travers l’analyse de ses œuvres et de sa personnalité, Michel Thévoz fait l’éloge de l’anti-académisme, du geste libre, antisocial, performatif, perforant.
Sartre est cité : « L’important ce n’est pas ce qu’on a fait de moi, mais ce que je fais moi-même de ce qu’on a fait de moi. »
Soutenue par le Dr Jacqueline Porret-Forel, qui lui fournira du matériel (crayons de couleur, craies, feutres…) et conservera précieusement ses productions, Aloïse Corbaz a trouvé en l’art une voie de sauvegarde, qualifiant son grand œuvre de Théâtre de l’Univers.
Aloïse, le rayonnement sublime commence par des photographies, où l’on perçoit la dimension intense, farouche et enfantine d’une femme dont l’aura est certaine.
« Comme on peut le voir dans le film de 1963, précise Michel Thévoz, Aloïse dessinait sur sa table de repasseuse, ce qui l’obligeait, dans le cas de grands formats [jusqu’à quatorze mètres], à tourner sa feuille dans tous les sens ; mais elle procède de même dans les cahiers de dessins, sans y être contrainte. Elle peut aussi bien conjuguer les points de vue ou les « zoom » avant et arrière sans rompre l’unité de la composition. On a tort d’y voir des mises en abyme, il s’agirait plutôt d’un engendrement séquentiel passant sans solution de continuité d’une échelle à l’autre, ou d’un dispositif métaphorique ou métamorphique de dédoublement. »
Art et jouissance du pli, bouches ouvertes, rage de l’expression.
Extase des couleurs, libidineuses, pécheresses.
« L’agent catalytique par excellence, c’est la couleur ; peut-être même a-t-elle contribué à la « folie » d’Aloïse dans une culture traditionnellement chromophobe. »
Il y a quelque chose de l’icône dans ses visages transfigurés, et ses polyptiques illuminés.
Comme un art profane sacré.
Jean Dubuffet résume : « C’est le propre de l’art de transporter toutes choses sur un plan insolite et de haute surprise. Un artiste n’est content que si, regardant son œuvre terminée, il a le sentiment qu’elle n’est pas faite par lui. »
Nul doute, Aloïse l’aspirée est bien une inspirée.
En postface, l’historienne de l’art Pascale Jeanneret confirme : « Elle a gagné une liberté d’expression de haute volée que nombre d’artistes du XXe siècle se sont acharnés à atteindre, parfois sans y parvenir avec autant de flamboyance. »
Aloïse, très en-avant.

Michel Thévoz, Aloïse, le rayonnement sublime, postface de Pascale Jeanneret, mise en page Frédéric Pajak, photogravure Roger Emmenegger, Les Cahiers Dessinés, 2025
https://www.lescahiersdessines.fr/catalogue/aloise-le-rayonnement-sublime/
