Repolitiser Atget, par Yannick Le Marec, essayiste

Eugène Atget ©BnF

J’ai bien fait de laisser en attente sur mon bureau, durant plusieurs mois, le livre de Yannick Le Marec, Eugène Atget, La photographie des hommes libres.

Cet essai prenant la forme d’une enquête est passionnant.

A partir de l’album Zoniers, consacré aux habitants de la marge vivant non loin des fortifications parisiennes, essentiellement des chiffonniers, l’écrivain-chercheur nantais tente de cerner la pensée politique et éthique d’Atget (1857-1927).

Sa biographie est peu connue, mais ici des éléments nouveaux apparaissent, notamment le fort ancrage socialiste – sens révolutionnaire de l’époque – d’un auteur cherchant à montrer la dignité d’êtres généralement déconsidérés par la presse et l’opinion populaire.

Analysant chaque photographie d’un livre essentiellement « bricolé », mais composé de façon à créer des séquences d’images, Yannick Le Marec déploie le regard d’un artiste indépendant, d’abord homme de théâtre n’ayant pas eu beaucoup de succès, flânant auprès d’une petite société n’ayant pas accepté tout à fait la loi et le rythme d’un monde se configurant par la logique hégémonique capitaliste enivrant la Belle Epoque.

Eugène Atget ©BnF

Grand lecteur de publications engagées, Atget a documenté la disparition du vieux Paris – on pointe généralement sa capacité à montre une ville vidée de sa substance -, mais aussi celle des petits métiers menacés, les biffins de la marge, vivant dans des conditions très précaires, apparaissant de plus en plus comme anachroniques.

Nous sommes peu avant la Première Guerre mondiale, soit l’entrée officielle dans le monde de la destruction.

Seulement deux albums du prélivre Zoniers ont été vendus en France, à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, et au musée Carnavalet, Berenice Abbott, sauveuse de l’œuvre d’Atget, ayant emporté avec elle à New York un troisième exemplaire, cette série d’images n’ayant de fait presque jamais été vue.

En photographiant en quelque sorte des intouchables, Atget montre une microsociété réfractaire, par son mode de vie, ses silences, son retrait, aux sirènes de la modernité.

Les plans et projets urbanistiques du baron Haussmann ont chassé du cœur de Paris ses populations les moins fortunées, la zone accueillant les relégués d’un progrès fondé sur le tri, biopolitique, hygiéniste, d’individus représentés comme dangereux, trop nomades au fond  pour être honnêtes.

Des bandits, des récalcitrants, des pouilleux, des miséreux, des parasites.

Contre ces clichés, Atget se propose de montrer l’unité des familles, la dignité des êtres, leur place pleine et entière dans la communauté des égaux.

Des hommes et femmes élevant par leur façon de vivre des barricades contre la « société métronomique » en cours.

Eugène Atget ©BnF

Atget photographie « un monde libre aux portes de Paris ».

A sa façon, dans la pensée de Walter Benjamin telle que développée dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique et Sur le concept d’histoire, le photographe français était lui aussi un chiffonnier, collectant des fragments du passé pour les assembler afin de saisir les éclats d’un temps révolu.

La marge selon Jean-Luc Godard ? C’est ce qui fait tenir les pages ensemble.

Comme les zoniers, zonards, chiffonniers et autres collecteurs de rebuts.      

Yannick Le Marec, Eugène Atget, La photographie des hommes libres, direction éditoriale Eric Cez et Anne Zweibaum, suivi éditorial Jade Houix, conception graphique Danish Pastry Design, mise en page Alix Biescas, Editions Loco, 2025, 152 pages

https://www.editionsloco.com/livre/eugene-atget-la-photographie-des-hommes-libres/

https://www.leslibraires.fr/livre/24323330-eugene-atget-la-photographie-des-hommes-libres-yannick-le-marec-loco?affiliate=intervalle

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de Yannick LeMarec Yannick LeMarec dit :

    merci Fabien ! Très heureux de cette belle recension !

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