
Les Baigneuses, 1853, Gustave Courbet
« Flaubert est un artiste très froid, d’une concentration infinie, arrivant toujours à la chaleur par l’extrême froid, ce qui est une loi de nature intellectuelle tout autant que de la nature physique ; c’est de plus un esprit analytique des plus perçants. » (Jules Barbey d’Aurevilly)
Avec Charles-Augustin Sainte-Beuve, le romancier Jules Barbey d’Aurevilly peut être considéré comme l’un des plus grands critiques littéraires du XIXe siècle.
Ses réflexions sur Flaubert, reprises par les éditions Du Lérot (Tusson, Charente) dans un beau volume non massicoté, sont à la fois élogieuses, notamment quant à l’attention pris au soin dans la composition lente de ses livres, et sans ménagement, essentiellement quant à la froideur supposée d’un auteur s’enivrant avec Salammbô et La Tentation de saint Antoine de descriptions, « cette maladie de peau des réalistes » : pas assez d’intrigue, de développement, trop d’antihéros, un goût, autotélique, pour le vocabulaire abscons, des textes fonctionnant comme de pures matières à polir, jusqu’au vertige.
Flaubert rêvait en effet d’écrire sur rien, la littérature étant d’abord pour le solitaire de Croisset l’enchantement de la langue, avant que d’être celle d’une histoire.
Honoré de Balzac a donné le ton – Théophile Gautier, élève de Goethe, le radicalisant, jusqu’à l’art pour l’art -, les réalistes s’employant à sa suite à multiplier les détails donnant la sensation du vrai – pensons avec Michel Brix, qui présente et annote les réflexions de Barbey, pour la peinture, aux pieds sales des baigneuses de Gustave Courbet.
Flaubert a beaucoup lu, s’est beaucoup informé, mais l’auteur des Diaboliques lui reproche son manque de point de vue personnel.
Que veut-il dire, au fond, dans ses ouvrages les plus étincelants, comme des armes antiques ? Pas grand-chose, pense son contempteur, le décrivant comme trop intelligent, insensible, et d’un talent à ne pas gâcher dans les petites choses.
A propos de Madame Bovary : « M. Flaubert est un moraliste, sans doute, puisqu’il fait des romans de mœurs, mais il l’est aussi peu qu’il est possible de l’être, car les moralistes sentent quelque part, – dans leur cœur ou dans leur esprit -, le contrecoup des choses qu’ils décrivent, et leur jugement domine leurs émotions. M. Flaubert, lui, n’a point d’émotions : il n’a pas de jugement du moins appréciable. C’est un narrateur descripteur jusqu’à la plus minutieuse subtilité. »
A propos de L’Education sentimentale : « Ce n’est donc pas une tête que M. Flaubert, c’est une main, – une main patiente et lente, mais acharnée, qui fait des descriptions tranchées et des paysages de précision, mais qui, quand cela est exactement exécuté, se trouve au bout de sa science et de son art, ou, pour mieux dire, de son industrie. »
Plus loin : « On peut raconter, analyser d’autres livres, où les vautreries ne manquent pas, mais dans L’Education sentimentale, cette suite de tableaux à la file, tout pareils à une lanterne magique, il n’y a rien à raconter ! Il n’y a pas de livre là-dedans. »
Mais ce blâme, cher Gustave Flaubert, n’est-il pas pour vous un éloge ?

Jules Barbey d’Aurevilly, Sur Flaubert, textes présentés et annotés par Michel Brix, Du Lérot, éditeur (Tusson, Charente), 2025, 78 pages
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