
Portrait de famille, huile sur toile, Pólya Tibor
« J’ai cessé de dessiner et de peintre à 24 ans, quand j’ai commencé mon premier court-métrage, il s’appelait Copyright, je n’en pense pas beaucoup de bien. »
On ne le sait généralement pas, mais le réalisateur et scénariste Olivier Assayas, eut, comme son grand-père hongrois, Pólya Tibor, artiste de talent conservé dans les musées de son pays natal, une formation de peintre.
Dans un très beau volume autobiographique richement illustré, Oublier la peinture, publié par Colette Fellous dans la collection Traits et Portraits du Mercure de France, l’auteur d’Irma Vep rappelle la fougue picturale et graphique de ses premières années
Le ton est parfois celui de la conversation, la voix d’Olivier Assayas est singulière, parfois quelque peu déchirée, on l’entend.
Règnent en cet ouvrage, outre la présence incontournable du grand-père, celles d’une mère ambitieuse, amie de Malraux, s’étant réinventée en France – initiatrice notamment de la collection de prêt-à-porter chez Hermès -, et de son ami acteur et réalisateur Jacques Perrin.
Le peintre mexicain Alfonso Dominguez, dit Poncho, installé près de la demeure familiale des Assayas située en vallée de Chevreuse, fut une influence déterminante (courant se rapprochant de l’abstraction lyrique), non seulement pour la formation picturale de l’adolescent, mais aussi parce qu’il était le beau-frère d’Alexandre Salkind, futur producteur des premiers Superman – Olivier rejoindra les salles de montage de celui de Richard Donner -, fils lui-même d’un producteur historique du cinéma muet (on lui doit La Rue sans joie, de G.W. Pabst, qui révéla Greta Garbo), et que son épouse Berta, femme indépendante, volontiers extravagante, entoure de gigolos, joua le rôle d’une mère de substitution.
Par l’intermédiaire de celle-ci, il est engagé comme stagiaire sur Crossed Swords (1977), de Richard Fleischer, adaptation de Le Prince et le Pauvre, de Mark Twain, film tourné à Budapest, tournage épique qui fut arrêté quand on apprit qu’il y avait propagé la syphilis.
Avec son ami Yves Prince, Olivier Assayas participe pleinement à l’effervescence contre-culturelle de l’après-Mai 68, tant sur le plan plastique (Warhol, les expérimentations graphiques de la free press, les journaux satiriques, les BD d’Edward Gorey, les traits punk de Jamie Reid) que musical (le Velvet) et bien entendu cinématographique (utilisation d’une caméra Super 8).
« Je pense que chez moi, confie le réalisateur, la peinture, la découverte de la création et de ses bienfaits ont été un apaisement [notamment quant à la séparation de ses parents] qui m’a durablement convaincu qu’à la source de l’art le plus authentique se trouvait une maladie. Et, encore une fois, quand je dis authentique, je ne veux pas dire bon. Sa seule nécessité, vitale, le rend légitime. Il me suffit de cette bonne raison pour le respecter, le goût n’a rien à voir là-dedans. »
Mais Oublier la peinture n’est pas qu’un exercice d’introspection, c’est aussi un hommage à un grand-père peintre, mort vingt ans avant sa naissance, qui n’a cessé de le hanter.

Scène de cabaret, Pólya Tibor
Des peintures, très belles, sont reproduites, c’est un acte de foi, un passage, et une merveilleuse découverte.
Les œuvres graphiques de son petit-fils ne cherchent pas à rivaliser, elles sont là, sur les pages, regroupées, parfois érotiques, témoignant d’une recherche graphique profonde, notamment dans la confection de bandes dessinées aux textes très denses.
Plane sur ce volume autobiographique la présence d’un grand amour, Claire, la beauté de la jeunesse, du désir, de la liberté – voir les très belles aquarelles produites par un jeune homme amoureux.
Peu à peu l’écriture de scénario s’est imposée, comme le collectif que génère la réalisation d’un film contre la solitude étouffante du peintre dans son atelier.
« Aujourd’hui, pour moi, déclare-t-il, le plus grand artiste n’est pas un cinéaste, c’est David Hockney, pour qui le cinéma ne représente pas grand-chose et qui en est pourtant, presque à son insu, le théoricien le plus profond et le plus stimulant. Mais cela en dit autant sur lui que sur moi. C’est un artiste figuratif à l’âge des installations (il les a néanmoins pratiquées, enfin il se les est appropriées) et sa réflexion (à mon sens passionnante) sur l’histoire de l’art, aussi bien classique que moderne, parfaitement idiosyncrasique, pose toutes les questions définissant le champ de la représentation et y propose des réponses audacieuses. »
Un merveilleux autoportrait de Turner à 24 ans, se trouvant à la Tate de Londres, clôt Oublier la peinture.
Comment ne pas y voir le portrait même du rédacteur de ce livre éclairant, pudique, sincère ?

Olivier Assayas, Oublier la peinture, collection Traits et Portraits (Colette Fellous), Mercure de France, 2026, 188 pages
https://www.mercuredefrance.fr/oublier-la-peinture/9782715267909

Autoportrait, vers 1799, William Turner