
Figure du soir, 1935, Paul Klee
« L’amour véritable, celui qui nous pousse à nous dépasser, à nous hisser au-dessus de nous-mêmes, à nous sacrifier pour l’autre sans attendre en retour, est une force mystique. Il nous lie les uns aux autres de manière indissoluble et nous fait ressentir l’unité profonde de toutes choses. Aimer, c’est comprendre que nous ne sommes pas séparés, mais que nous faisons partie d’un tout plus grand, et que ce tout est animé par l’amour lui-même. » (Le Mont Analogue, René Daumal)
Les recherches de René Daumal (1908-1944) pour créer un pont entre la spiritualité orientale et le monde judéo-chrétien sont passionnantes.
C’est une quête de connaissance intérieure et de dépassement de l’ego en ses multiples facettes par la fréquentation des écrits des maîtres hindous et bouddhistes, de la pensée de Gurdjieff, mais aussi des drogues.
Le corps est convoqué, mis à l’épreuve, il s’agit d’expérimenter.
L’apport de Daumal est donc essentiel, mais ses textes, bizarrement, hormis l’inachevé Mont Analogue (1952), ne me passionnent pas toujours.
Un bel ouvrage anthologique publié par Les Editions du Ā, mettant en regard des extraits d’œuvres de l’animateur du Grand Jeu et des peintures, toujours éblouissantes de profondeur symbolique et d’intensité émotionnelle, de Paul Klee, permet de renouer le contact avec cet auteur en chemin vers l’absolu.
Dans une préface remarquable, le philosophe, maître d’art martial et peintre Albert Palma (un de ses dessins est reproduit en couverture), évoquant René Guénon et Antonin Artaud, précise : « Après avoir sondé les données universelles de la Culture, Daumal s’est appuyé, grâce à son étude approfondie du sanskrit et des théories du Souffle occidentales et orientales, sur les caractéristiques pneumatiques du langage, son état médian entre spiritualité et articulation physique, d’autant plus que la poésie est le refoulé du langage scientifique, au même titre que le sacré et les visions en cosmogénèse. »
Pensée comme un abécédaire, l’anthologie conçue par Jean-Rémi Deléage et Nathalie Vandebeulque comprend des lettres (à Jean Paulhan, à Geneviève Lief…), des textes inédits, parfois in extenso, et des extraits de ses principaux écrits, dont La Grande Beuverie (1938).
C comme Certitude : « Mes souvenirs d’enfance et d’adolescence sont jalonnés d’une série de tentatives pour faire l’expérience de l’au-delà. »
L’identité s’est déchirée, un espace, non euclidien, s’est ouvert, la psychologie ordinaire a été renversée.
E comme Eveil : « Et le seul acte immédiat que tu puisses accomplir, c’est t’éveiller, c’est prendre conscience de toi-même. Jette alors un regard sur ce que tu crois avoir fait depuis le commencement de cette journée : c’est peut-être la première fois que tu t’éveilles vraiment ; et c’est seulement en cet instant que tu as conscience de tout ce que tu as fait, comme un automate, sans pensée. »
Se posent les questions gnostiques radicales.
E comme Education intégrale : « Parfois un accident de la vie, malheur, rencontre bouleversante, ébranle l’édifice plus ou moins factice et solide qu’un être humain s’est construit pour la commodité de son existence. Atteint en ce qu’il croit être ses racines, il est brûlé pour un instant par le feu d’une question, d’un doute : que suis-je ? Je vis pourquoi ? Je vais om ? »
Le choc de conscience met en effet sur le chemin des interrogations les plus profondes.
Chacun piochera ce qu’il lui importe dans cet ouvrage de plus de trois cents pages.
Pendant ce temps, Paul Klee légende ses images : D’où, où, où aller ?
Frères et sœurs.
Le pathos de la fertilité.
Fleurs de pierre.
Sainte dans un vitrail.
La lumière et les arêtes.
Ange de l’étoile.
Ad marginem.
Ange descendant.
Ange, tâtonnant encore.
René Daumal écrit ainsi (I comme Intuition) : « Ce que je nomme absolu, c’est ce dont, doutant de tout, je ne puis douter ; et ce à quoi, sacrifiant tout, je me sens tenu de tout sacrifier. »

René Daumal, éclaireur du futur, Une anthologie à la lumière de Paul Klee, préface d’Albert Palma, coordination éditoriale Jean-Rémi Deléage & Nathalie Vandebeulque, relecture Beth Lavigne, Les Editions du Ā (Fontainebleau), 2026, 312 pages
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