A propos des autodafés de livres, par Léo Löwenthal, sociologue

Autodafé, Opernplatz (aujourd’hui Bebelplatz), Berlin, 10 mai 1933

« Dans la vie des peuples, la raison et le savoir n’ont jamais joué qu’un rôle secondaire, subordonné, de simple instrument – et il en sera toujours ainsi ! Les peuples sont façonnés et poussés en avant sur leur chemin par une force d’une tout autre nature, une force qui commande et qui contraint, dont l’origine demeure peut-être inconnue et inexplicable, mais dont l’existence n’en est pas moins réelle. » (Les Démons, Dostoïevski, traduit par Roland Béhar)

Il y a peu d’études de fond de nature historico-politique sur les autodafés de livres, précise en préambule de sa conférence tenue en 1983 Leo Löwenthal, dernier représentant de l’Ecole de Francfort.

On peut détruire physiquement des livres, et même, dans une inversion folle, appeler des pompiers à les brûler (relire Fahrenheit 451, de Ray Bradbury), mais on peut aussi leur refuser d’entrer dans les bibliothèques, ou effacer leur présence parce qu’ils seraient, sur tel ou tel aspect, inconvenants.

Plus grave encore que la censure – un ennemi s’est déclaré -, est probablement le phénomène grandissant de l’autocensure.

Dans Autodafés, ces livres qu’on brûle, Leo Löwenthal (1900-1993), figure majeure de la diaspora juive allemande aux Etats-Unis, rappelle le mot de Heine tiré de Almansor. Eine Tragödie (1823) : « Là où on brûle les livres, on finit aussi par brûler les hommes. »  

Cette belle édition, accompagnée d’un commentaire ample et passionnant de Roland Béhar, par ailleurs traducteur, nous remémore ou apprend à que point les haines religieuses depuis l’Antiquité s’expriment, et pas seulement en Europe, par une orgie de destructions de livres considérés comme impies.  

« Chaque fois, écrit-il, que des nations dites chrétiennes sont entrées en conflit avec d’autres cultures, la destruction des livres a figuré à l’ordre du jour. »

Les autocrates veulent construire le présent en éliminant le passé, Löwenthal citant La Muraille et les livres, de Borgès, l’écrivain argentin soulignant que l’empereur chinois qui ordonna l’édification de la Muraille fut aussi celui qui ordonna de brûler le passé de son peuple.

Par le feu purificateur, on cherche à effacer des écrits et des noms, à éliminer des parasites, des démons, une vermine répugnante et dangereuse.

Dans son discours prononcé lors de l’autodafé perpétré à Berlin le 10 mai 1933 – les étudiants et militants nazis furent moteurs -, Joseph Goebbels, ministre de la propagande hitlérienne, déclare : « […] c’est pourquoi vous faites bien, en cette heure nocturne, de confier aux flammes l’esprit malfaisant du passé. C’est un acte fort, grand et symbolique, qui doit témoigner aux yeux du monde entier qu’ici s’effondre le fondement spirituel de la République de novembre, mais que de ces ruines s’élèvera victorieusement le phénix d’un nouvel esprit […] »

Les dictatures ne supportent pas l’expression d’une individualité jugée contrevenante, les intellectuels étant en cela des cibles de choix.

Il faut donc marquer les esprits au fer rouge, les commotionner, les annihiler, l’autodafé nazi ayant lieu en place publique – souvenons-nous ici de l’autodafé de la bulle papale par Luther en 1520 – étant conçu comme un rituel d’unification de la masse fascinée enfin débarrassée des gêneurs ou décadents.

« Dans l’empire romain, précise le chercheur trop peu traduit en français, les professeurs, intellectuels, rhéteurs et académiciens se sont unis, au péril de leur vie, contre la destruction des livres ordonnée par les empereurs. En 1933, en revanche, pas une seule université n’a protesté publiquement. »

Roland Béhar quant à lui cite Joseph Roth, écrivant dans un article publié à l’automne 1933 : « Peu d’observateurs dans le monde semblent se rendre compte de ce que signifient l’autodafé des livres, l’expulsion des écrivains juifs et toutes les autres tentatives forcenées du Troisième Reich pour détruire l’esprit. […] On doit le reconnaître et le dire ouvertement : l’Europe spirituelle capitule. Elle capitule par faiblesse, par paresse, par indifférence, par inconscience (ce sera la tâche de l’avenir de préciser les raisons de cette capitulation honteuse). »

Leo Löwenthal, Autodafés, ces livres qu’on brûle, traduction de l’allemand, annotation et postface de Roland Béhar, éditions Rue d’Ulm, 2026, 152 pages

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