
Jean Genet (1951) © Roger Parry
« Depuis toujours les grands poètes, les grands artistes, ceux qui réinventent le style, la pensée, les formes et le contenu, sont des « criminels » malgré eux. Leur nouveauté, leurs inventions, leurs limites oblitèrent du même coup un grand nombre d’œuvres qui les ont précédés. L’histoire des arts est en partie faite par ces « criminels » aux crimes plus ou moins mémorables. Au vingtième siècle, dans le domaine de la poésie, la France compte quelques grands « criminels » comme Proust, Mallarmé et Genet. » (Didier Morin)
Le dernier numéro de la revue Mettray, conçue intégralement par Didier Morin, est exceptionnel – dépêchez-vous de vous le procurer, il est quasiment épuisé.
Intitulé L’Elu, il est consacré à l’œuvre et la personnalité de Jean Genet, écrivain irrécupérable, génial, solidaire de tous les isolés.
Ne pas lui parler de littérature, mais de ses amants perdus (Jean Decarmin, Abdallah…), des Black Panthers, des luttes de décolonisation, des fédayins palestiniens – son dernier ouvrage publié de façon posthume, Un captif amoureux, écrit aux côtés des combattants d’Arafat, est superbe.
Personne n’a vu pleurer Genet, mais si, Masao Adachi, révolutionnaire des Brigades rouges japonaises, qui aperçut en septembre 1982 des larmes couler sur les joues du témoin capital, quand il était en train d’écrire, à l’hôtel Commodore de Beyrouth, le texte fondamental Quatre heures à Chatila, publié dans la Revue des Etudes palestiniennes.
Quelques heures plus tôt, Genet était entré dans les camps de Sabra et Chatila et avait constaté avec sidération l’ampleur des massacres commis par les phalangistes chrétiens guidés par l’armée israélienne – plus de 2700 cadavres, d’hommes, de femmes, de vieillards, d’enfants, jonchant les rues.
Genet, c’est la politique de l’écriture, et l’écriture de la politique, avec un lyrisme inégalé, une façon de faire briller la langue et de la dérouter qui éblouit, tout en plaçant au cœur de son œuvre la logique d’une homosexualité transgressive et radicale.
Genet, que Dominique Eddé rapproche de Dostoïevski, est probablement après Sade, analyse Marcelin Pleynet, dans un entretien passionnant, l’écrivain français ayant perçu avec le plus d’acuité la société comme essentiellement criminelle – on peut penser bien entendu aussi à Pierre Guyotat et Georges Bataille, avec qui la rencontre fut manquée, l’auteur de La Part maudite ayant soupçonné Genet de lui avoir volé un manuscrit.
Pour Marcelin Pleynet, Genet a écrit des romans (Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose, Pompes funèbres, Querelle de Brest, Journal du voleur) qui sont ceux d’un très grand poète.
« Je dirai, avance-t-il, que sa poésie s’emploie à confronter le conforme de la langue classique au conforme du crime. »
Jonathan Littell quant à lui pense à Francis Bacon : « En fait, ce qui fait la grandeur de Genet au-delà du style, de la beauté, c’est qu’il est honnête avec ses fantasmes. (…) Je dirais que je suis du côté de Deleuze quand il dit dans son livre sur Bacon que l’art n’est pas une question d’inventer des formes, mais une question de canaliser des forces. Et pour moi Genet est tout à fait de ce côté-là. Oui, il a des trouvailles, dans la ligne de Proust et de Baudelaire, je dirais, mais ce qui est nouveau, c’est qu’il fusionne avec le vocabulaire ordurier. »
Dédié à l’ardente défenseuse du peuple palestinien Leïla Shahid, « feu follet, femme monde, présence lumineuse et aiguë » (Brigitte Curmi), qui mit fin à ses jours le 18 février 2026, « après avoir terriblement souffert et lutté pour ne pas se laisser emporter par la dépression », Mettray propose témoignages et entretiens (avec Albert Dichy, René de Ceccatty, la monteuse Danielle Noyon, Johnatan Littell, Marcelin Pleynet), qui sont des éclairages précieux sur un écrivain qu’on se plaît parfois aujourd’hui à calomnier – pour n’avoir pas à le lire finement -, en le désignant comme un antisémite notoire.
Pour se rendre compte de la hauteur de sa pensée émancipatrice, on lira dès l’orée de la revue un texte daté de 1973 retrouvé dans ses archives conservées à l’IMEC, Après avoir passé plusieurs mois avec les feddayin, j’écris ce livre, qui est un appel très clair en faveur de « la libération de la femme palestinienne » des emprises masculinistes et rigoristes musulmanes.
« Pour ceux-ci, affirme l’ami de Giacometti et de Jacques Derrida (lire l’étonnant Glas), la libération de la femme sera un moyen pour qu’ils atteignent à la liberté. »
Albert Dichy : « L’œuvre de Genet abrite le malheur du monde, personne n’a envie d’y aller naturellement. (…) D’une façon générale, Genet n’a jamais soutenu que des personnes et des peuples en situation de désastre. Parce qu’il savait d’expérience que c’est dans le désastre même qu’on trouve la clef de sa libération, mais que personne ne peut vous indiquer où elle se trouve. Il faut faire confiance à ce que dit Genet des Palestiniens : ils reviendront sur la scène avec d’autant plus de force qu’ils en ont été chassés et qu’ils ont été menés au bord de la disparition. »
Dominique Fourcade de ne surtout pas conclure : « Toute ma vie d’écrivain j’aurai été encouragé par l’insurrection dont les grands modèles de mes aînés me donnaient le signal. »
Joie, écrit-il, des « genêts éluardiens bleus comme des mimosas. »

Revue Mettray, L’Elu, mise en forme Onuma Nemon, septembre 2026
Contributions de Masao Adachi, Mohamed Berrada, Brigitte Brami, Brigitte Curmi, René de Ceccatty, Thomas Clerc, Alber Dichy, Daniel Dobbels, Dominique Eddé, Dominique Fourcade, Partick de Haas, Ralph Heyndels, Jean-Claude Lebensztejn, Jonathan Littell, Philippe-Alain Michaud, Didier Morin, Danielle Noyon, Jean-Noël Orengo, Marcelin Pleynet, Georges-François Pottier, Christian Prigent, Yorick Secretin / avec un texte inédit de Jean Genet
