
Les ailes du désir, 1987, Wim Wenders
« Ayant définitivement épuisé tout mon stock en matière d’espoir, je vais plutôt parler des anges. »
La conférence de Laszlo Krasnahorkai, donnée à l’occasion de son prix Nobel de littérature décerné en 2025, Assez parlé des anges ! est éblouissante.
Elle est brève, mais la sensation de grande littérature est immédiate.
Les ailes des anges ont disparu, nous confie-t-il à l’orée de son texte, mais les êtres diaphanes n’ont pas pour autant déserté notre monde, ils sont là, parmi nous, en sourire d’innocence, dans la foule ou à l’écart.
Un écrivain se tient immobile derrière un micro, devant un roi, une reine et leurs invités, mais en fait, nous dit-il de façon répétée, il est en train de marcher chez lui, ou même de tourner en rond, dans sa pièce de travail glaciale en forme de tour de quatre mètres carrés, construite en planches de sapin bas de gamme.
Les vieux anges représentés par les maîtres de peinture étaient porteurs de messages, d’annonciations fabuleuses, nous persuadant de l’existence des Cieux.
Les nouveaux anges quant à eux « ne portent plus leurs robes au délicat plissé, mais se déplacent parmi nous en simples tenues de ville, combien sont-ils, nous l’ignorons, mais on nous laisse entendre que leur nombre demeure inchangé, et comme les anciens anges de l’ancien temps, ces nouveaux anges apparaissent de façon surnaturelle ici ou là, et font irruption dans nos vies dans les mêmes circonstances que les anciens, en fait, ils sont facilement reconnaissables, si tel est leur souhait et s’ils ne cachent pas ce qu’ils portent en eux, ils sont faciles à reconnaître car c’est comme s’ils pénétraient dans nos vies en marchant sur une mélodie, un tempo, un rythme, différents de ceux qui cadencent nos pas »
Ce sont cependant des anges qui n’ont rien de spécial à nous transmettre, ils sont juste là, invisibles ou pas, et nous regardent, nous qui sommes devenus si pauvres en , et ne savons plus communiquer avec eux.
Ces nouveaux anges, avance Laszlo Krasznahorkai, sont des martyrs, ils savent qu’il n’y a que la guerre, partout, toujours, et sont irrémédiablement mutilés.
L’humain est très fort – deuxième point de son intervention -, qui a su inventer tant de choses admirables et détruire parallèlement la beauté en lui coupant les ailes.
Qu’a-t-on fait de la dignité ?
Que fait-on de la révolte – troisième point ?
La réflexion fait alors place au récit d’un clochard urinant péniblement, goutte à goutte, dans un tunnel de métro à Berlin, poursuivi par un policier matraque à la main.
Les voyageurs sont témoins de la répression ignominieuse.
« Quand ce clochard et les autres parias, se demande l’écrivain, se révolteront-ils ? et à quoi ressemblera cette révolte ? peut-être sera-t-elle sanglante, peut-être sera-t-elle abominable, épouvantable, avec des homes qui en massacrent d’autres, mais ensuite je me suis ressaisi, ett je me suis dit, mais non, la révolte, celle à laquelle je pense, sera différente, car cette révolte concernera le tout. »
Comme la littérature, qui convoque le tout au nom des singularités irréductibles, et les singularités irréductibles au nom du tout.

Laszlo Krasznahorkai, Assez parlé des anges ! traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Gallimard, 2026, 40 pages
https://www.gallimard.fr/catalogue/assez-parle-des-anges/9782073159410