
©Soraya Amrane
« Mon grand-père a quitté la France en 1964, il est rentré chez lui, au village. La France : terre d’exil pour lui ; pas pour moi, j’y suis née. Pour moi, il n’y a pas de retour possible, je ne suis pas une enfant du village. »
En tamazigh (langue berbère), Tura Kan, qui est le titre d’un livre que Soraya Amrane consacre à son histoire familiale en Kabylie, signifie maintenant seulement.
Peut-être parce que, comme le disait Faulkner, le passé ne passe vraiment, et que tout doit se vivre au présent subjectif, qui est le vrai temps de la mémoire.

©Soraya Amrane
Tura Kan est un ouvrage de facture assez simple, mais très touchant en cela même qu’il ne se monte pas du col (Flaubert), et cherche à partager des sensations, des paysages, un éthos.
Je suis fait de ce bois-là, semble nous dire la photographe puisant dans ses archives en montrant l’écorce d’un arbre.
Je suis par mes parents qui y sont nés de cette terre, de ces vallons, de ces bosquets, de ces visages – jamais montrés de façon explicite –, de ces corps pudiquement cachés, de ces silhouettes dans le lointain.
Le montage d’images est réactivation et inventions de la mémoire, qui associe dans le blanc de la stupeur, dans le silence, dans la délicatesse des sentiments.
Une main brasse des grains, on voit un pan de tissu d’une robe colorée, Tura Kan n’est pas un mausolée, c’est une germination.

©Soraya Amrane
Des personnages marchent le paysage, tout est doux, impression d’Eden.
Voici les Bucoliques en terre kabyle, sols craquelés, secs, et pourtant encore féconds.
« Nous sommes, mon père et moi, écrit en préface Soraya Amrane, dans le jardin de mon grand-père. Mon père me dit que désormais c’est mon jardin. Pas besoin de cadastre, la parole suffit. J’oublie de le remercier, pourtant il a dû acheter la part de mon oncle pour ne pas morceler le terrain. La Kabylie a commencé à exister pour moi à partir de ce jardin, j’avais neuf ans. »
Mettre les habits du dimanche pour aller en ville, soigner son apparence, politesse des costumes. Des oncles attendent l’enfant et ses parents au port d’Alger.
Prendre des routes tortueuses, puis des sentiers, frôler des cactus et des vertiges.

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Vêture des proches, tatouages traditionnels, murets de pierres.
Soraya Amrane alterne images d’autrefois et vues contemporaines, tout a changé mais rien n’a changé, la Kabylie est d’abord pour l’artiste un territoire intérieur.
Un territoire à arpenter, à sentir, à rêver.
Tura Kan n’explique rien, fait entendre des murmures, suspend le temps sans l’arrêter.

Soraya Amrane, Tura Kan, maquette Charlotte Devanz, retouches Emma Cossée Cruz, photogravure Christophe Girard, impression de couverture Grégoire Sourice, Zoème, 2026 – Cahier 15

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