Desserrer l’étau du temps mécanisé, par Carlo Ossola, philosophe

Le Chant du Styrène, 1958, Alain Resnais

« Les morts et les vivants ont tous besoin d’un peu de répit : sur les courbés et les opprimés comme sur les effarés et les désemparés veillent en silence, à Crema et sur notre terre féroce, les Sept Dormants d’Ephèse. Ce rêve nous accompagne ; ce rêve, si nous le faisons ensemble, sera réalité – éternelle. »

Les temps sont lourds, insupportables, asphyxiants.

Pour se dégager du maléfice et de la pression des horloges à courte vue, l’humaniste et philologue italien Carlo Ossola a pensé le volume Alléger le temps comme un ensemble d’exercices spirituels/intellectuels de sauvegarde.

Entrons donc avec lui dans une rythmologie nous permettant de retrouver de l’espace, de l’entrain, de la sérénité.

En cela, la fréquentation de l’œuvre de Saint Augustin peut être précieuse – l’écrivain choisit de le lire dans ses ouvrages de « réduction » parus au XVIIe siècle sous forme de recueils de péricopes -, qui se demande, comme Pascal après lui, où est le présent, quand l’écrasent à la fois le passé et l’avenir.

En le manquant, nous manquons la part peut-être la plus précieuse de l’existence : le sentiment de présence, à soi, aux autres, au monde.

Carlo Ossola propose donc en quatre points majeurs de nous alléger : ne pas chercher à tout retenir, féconder d’abord ce qui importe, ne pas culpabiliser d’oublier ; comprendre le geste d’art – qui peut être celui, par exemple, d’un menuisier – comme l’inscription d’une forme résistant au naufrage temporel, quand la touche (de peinture, de sculpture, d’écriture) peut être considérée comme une prière, profane ou sacrée ;  laisser s’épanouir le vaste domaine des songes quand le capitalisme se lance à l’assaut du sommeil (lire à ce propos Jonathan Crary) ; revenir à notre souffle premier, calmement, profondément, afin de nous unir à plus grand que nous.

En juillet 1830, à Paris, lors des Trois Glorieuses, les insurgés tirèrent sur les horloges, Walter Benjamin ayant analysé cet acte, dans ses Thèses sur le concept d’histoire, comme une façon de signifier une rupture avec le temps industriel mécaniste oppressant les travailleurs, et leur volant leur vie.

L’intellectuel turinois se souvient quant à lui de l’image d’une horloge sans aiguille ouvrant le film d’Ingmar Bergman, Les Fraises sauvages (1957).

On peut choisir, comme le personnage de L’homme qui dort de Georges Perec, de se retirer du monde, ou de faire de son divan une île merveilleuse, comme Oblomov, l’anti-héros d’Ivan Gontcharov, mais on peut aussi choisir l’enchantement du flâneur dans la foule, comme Baudelaire, rencontrant de l’immémorial dans le quotidien.

On peut attendre la parousie et la résurrection des chairs corrompues, mais on peut aussi, en se retournant sur notre cœur, louer, célébrer, invoquer une présence véritable, et tenter de quitter enfin nos chemins d’exil intimes, les orthodoxes possèdant pour cela la philocalie, ouverture sur la paix intérieure par la prière silencieuse.

Européaniste convaincu, Carlo Ossola aborde la sagesse chrétienne comme une chance de salut.

Faisant référence de façon inattendue – mais l’esprit de l’auteur de L’Automne de la Renaissance (2018) est vaste – au court métrage de commande d’Alain Resnais sur les matières plastiques Le Chant du styrène (1958), comportant un poème en alexandrins et rimes plates de Raymond Queneau traduit peu avant sa mort par Italo Calvino ayant bénéficié des conseils de son ami chimiste Primo Levi pour la compréhension des termes spécifiques, Alléger le temps engage une réflexion sur l’art comme forme donnée à l’essentiel : la beauté surprenante du polystyrène, le poème traduit avec le plus de fidélité possible.

L’histoire des Sept Dormants, commune à la fois aux traditions chrétienne, notamment dans La Légende dorée, et musulmane (sourate XVIII du Coran), nous invite quant à elle à comprendre la fidélité à nos valeurs comme une manière obstinée d’abolir le temps, et d’accéder en quelque sorte à une jeunesse éternelle.

Nous sommes parfois persécutés pour nos convictions les plus radicales, mais, prenons-en conscience avec cette parabole, nous ne serons pas abandonnés.

On a trop vite rangé les livres d’heures médiévaux dans la catégorie des objets culturels, quand ils nous rappellent la splendeur et les bienfaits des cycles naturels, considérés non comme des contraintes, mais des manifestations extériorisées de nos idiorythmies personnelles (le professeur émérite au Collège de France se souvient ici de Roland Barthes) devant s’accorder au battement d’un souffle vital régulier, vrai.

Maintenant, terminons peut-être la lecture de ce beau livre de secours finement illustré avec cette variante du festina lente romain donnée par le Bouddha : « Une patience infinie donne des résultats immédiats. »

Carlo Ossola, Alléger le temps, Les Belles Lettres, 2026, 200 pages

Photographie de couverture Carlo Ossola

https://www.lesbelleslettres.com/contributeur/carlo-ossola

https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251459004/alleger-le-temps

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