
Etude du mouvement des chats, 1513-1516, Léonard de Vinci
« Je la touchais avec mes mots et avec mes mains je la caressais avec mes mots mes mains, je prenais sa force et je lui donnais ma force qu’elle me donnait à lui donner, je prenais force à elle pour la lui donner à me donner, elle me caressait avec mes mots avec mes mains / Elle m’a encore appris, jusqu’au dernier moment elle m’a appris »
Hélène Cixous ne savait pas, pour son peut-être dernier livre, que la mort de son chat en serait le sujet.
Un chat absolu, parfait, de pure tendresse et pleine présence, mourant comme on respire, naturellement, sans faire de bruit, en ronronnant doucement.
Chat Larme est donc un tombeau, très émouvant, c’est le dernier homme prenant le visage du Christ, en tout cas le chat ultime, passeur, témoin de l’abandon de sa maîtresse, son amie, son double imparfait.
Nuit de détresse, noyée de pleurs, auprès du K nommé Thessie.
« Nous avons vécue avec Thessie. De Thessie. C’était notre dernière vie. Elle nous est arrivée en 1993. Ce qui nous est arrivé, c’était l’incarnation adorable de la vie-et-mort, dernier acte de notre vie-amour, nous ne le savions pas, nous ne l’avons pas reconnue. Nous l’avons prise pour un petit être abandonné. L’être qui tire à mon cœur des frissons et des larmes. / Je n’ai pas vu que c’était l’Esprit. L’Annonciatrice. La Dame en Blanc. La créature envoyée à Socrate. Nous avons vécu sous son règne. Je l’ai prise pour un détritus, un reste, jeté par négligence sous les pieds d’une chaise. »
Hélène Cixous pense-rêve Kafka, Dostoïevski, Tristan et Iseult.
Je pense Varlam Chalamov.
Varlarmes.
Chatlamov.
Qui écrit dans Récits de la Kolyma : « Le mécanisme qui broyait et tuait semblait éternel. Ceux qui avaient tenu le coup, ceux qui avaient survécu jusqu’au terme de leur peine, étaient voués à de nouvelles errances, à de nouvelles souffrances sans fin. Le désespoir de n’avoir aucun droit, ce destin irrémédiable, c’est l’aube noire de sang des lendemains. »
Avant le chat, il y eut Fips, le chien défunt-affectueux qui aboie toujours depuis que son maître, Pierre, père de la narratrice, lui aussi est mort. Depuis la mort. Depuis la doublure de rêve de la mort.
« Toutes les nuits, mes aimés, je les cherche, je reprends le chemin de la vie. je rejoins les seuils, les portes, où je les laissai encore vivants, j’essaie de reprendre notre récit où nous avons été interrompus, je les appelle, j’éprouve l’horreur de l’étendue du silence, je souffre des hasards du téléphone, ça me tue, j’appelle cette peine « le supplice de Madame de Sévigné », c’est cette soif de l’âme qui crève du besoin de boire ta voix, que me faut-il ? boire, ta voix, me verser des larmes, à force de haleter et supplier, il arrive, il m’est arrivé d’entendre la voix de Fips galoper le long du grillage, oui là-bas au fond du temps une voix étonnamment jeune et vigoureuse, presque une joie, pour un si petit corps. Et moi !!! FIPS !! je la bois / Mais je n’ai pas encore réussi à re-boire la voix de mon père »
Il n’y a pas toujours de point chez Hélène Cixous, dont la poétique générale est celle de la traversée des frontières, dans battement de cœur d’un rythme ininterrompu, troué de silences blancs, ponctué de mots-valises: jeudire / hallucinération / chérieuse
La phrase de l’écrivaine est hantée, notamment par l’histoire de la Shoah ayant touché intimement sa famille, qui est un mur face au langage.
Hantée aussi par le fantôme d’une mère surprésente (Eve), par le sourire d’un ami disséminé dans les cendres du temps (Jacques Derrida), par celui d’un frère bien vivant (Mohamed), d’une fille tant aimée, par l’écriture-couteau elle-même (Isaac).
A près de quatre-vingt-dix ans, Hélène Cixous fait la fête à ses morts, à ses vivants, à ses animaux, à la noble Thessie veillée, caressée, cajolée, cajolante aussi, jusqu’à la fin : « Mon chat ma chair »
Page 67 : « Pourquoi ai-je plus peur et plus mal pour mon amour chat mon chamour que pour mon Bien-Aimé ? Parce que Thessie si sans défense c’est-à-dire sans attaque, sans reproche, sans repli, elle ne m’a pas fuie, jusqu’à la mort elle m’est restée, elle m’a gardée »
Enrichi de trois dessins très beaux d’Adel Abdessemed, fidèle compagnon de route, Chat Larme est un châle mortuaire, un suaire, un don d’amour.
Voici l’animal que donc Hélène Cixous est.
« Vendredi, je ne t’ai pas vue entrer au trot de tes pattes décidées depuis quatre semaines. Je n’accepte pas ce retranchement, je n’accepte pas ce jugement, tu es vivante et tu m’es arrachée, cet arrachement est vivant, il vit de mes larmes »

Hélène Cixous, Chat Larme, avec trois dessins d’Adel Abdessemed, Gallimard, 2026, 96 pages