Nous sommes tous des bêtes, par Jean-Benoît Puech, écrivain

Antoine Vollon (1833-1900)

« Thomas ! Dis-toi que je ne suis pas plus cruel qu’Augustine, qui a saigné le cochon dont tu savoures le jambon. J’aime ferrer les ombres à l’odeur de thym, mais en aucun cas, jamais, jamais les mettre à mort – bien que je m’exécute, tout comme un félin égorge la gazelle qu’il a rattrapée dans sa course. Nous sommes tous des bêtes, et la vie s’exprime autant par nos pulsions que par notre conscience, qui n’en est qu’une autre parfois plus féroce, et souvent trompeuse. Le tout est d’empêcher les plus cruels instincts de prendre des proportions de cataclysme, et il est bien possible que leur satisfaction a minima soit le meilleur moyen pour y parvenir. »

L’été des ombres, de Jean-Benoît Puech, est un très bon titre, qui évoque à la fois la fraîcheur estivale, et les parties de pêche, là où frétille ce poisson d’eau douce.

Se pourrait-il que tout soit ambigu ?

Se pourrait-il que la réalité soit double ?

Le quatrième volume de la série Petit théâtre des saisons est une nouvelle fois magistral dans l’art du conte.

L’écrivain, qui aime les robinsonnades, Tintin, et Jules Verne, sait construire un récit aux marges du rêve, tout en faisant chanter la langue.

On pense à Alain-Fournier, mais aussi au Joseph Conrad de la fin du Cœur des ténèbres : « L’horreur ! L’horreur ! »

On s’embarque, on s’embarque, et puis soudain un doute se lève : ce personnage si aimable n’est-il pas un salaud ? Ces gestes de cruauté qu’il accomplissait sur les appâts vivants lorsqu’il pêchait n’étaient-ils pas les signes d’atrocités plus profondes encore ?

Qui est vraiment l’adorable Côme des Blats, le propriétaire de La Barronnie, l’ami de la famille chez qui le narrateur résidait, enfant, lorsque sa mère, Zette, devait le confier, l’été, pour quelques jours, quand elle se rendait à Vichy pour une cure thermale ?

Aurait-il donné les trois petits Gitans jouant sur la place de Lignac aux Nazis ?

Pourquoi faut-il que le mal ourle la beauté ?

A l’occasion d’un voyage en voiture avec sa femme Pascale devant le mener dans la maison de ses grands-parents maternels, près de Figeac, à Montrivaux (mais ce village existe-t-il vraiment ? N’entend-on pas dans ce nom celui d’un personnage de Balzac appartenant à la société secrète des Treize ?), le fils du défunt commandant Lemonnier, à qui Côme sauva la vie lorsqu’il n’était « qu’un jeune lieutenant écervelé », se souvient.

Jean-Benoît Puech constelle son texte de détails, de récits secondaires, d’événements petits ou grands, Thomas se rappelant l’enfant qu’il était par les objets, les actes, les sentiments, du temps jadis.

Un précieux Côme des Blats ? Peut-être.

Ecoutons-le parler à son petit pensionnaire, brandissant « comme un bâton de maréchal le fourreau de sa canne à emmanchement » : « Tu es trop délicat pour m’aider à manipuler les gluants appâts ordinaires, pourtant faciles à ramasser après la pluie (comment savait-il que je n’aimais pas beaucoup les vers de terre ?), mais rassure-toi, je ne pêche la truite ou l’ombre qu’à la mouche ou à la sauterelle ! Range cette boîte dans le panier d’osier que voici, passe-le en bandoulière, attache bien ton « casque colonial » sur ta hanche, n’oublie pas l’épuisette, et en avant ! »

La levée des images n’est jamais loin de l’imagerie, la fiction savoure la bibliothèque enfantine.

Mais pourquoi Thomas souffre-t-il d’acouphènes ?

Que cherche-t-il à entendre ? Que n’entend-il pas ? Que ne veut-il pas entendre ?

Côme : « Quand tu seras grand, tu verras que les âmes supposées sensibles ne sont pas les moins voraces ni les moins habiles à la torture des cœurs épris de leurs appâts. »

Je n’en dis pas davantage, à toi, lecteur, lectrice, alors que monte l’odeur de la brioche à la fleur d’oranger achetée pour le goûter des enfants, de découvrir ce que cache la bonté, et la chanson de Sara traduite du romani à la fin de l’ouvrage ?

Jean-Benoît Puech, L’été des ombres, Editions La Pionnière (Droue-sur-Drouette), 2026, 56 pages

https://www.lapionniere.com/livres/lete-des-ombres-de-jean-benoit-puech

Nature morte avec poissons et poêle, 1936, Pablo Picasso

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