Japon, des peaux de brocart, par Philippe Pons, écrivain

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Incipit : « Le japon hérite de l’un des arts du tatouage les plus élaborés du monde par la richesse de son iconographie, l’équilibre de ses compositions et son raffinement dans les détails. Mais, paradoxalement pour une nation si fière de sa culture, l’archipel est aussi le pays où, en ce début du XXIe siècle, le tatouage est l’objet de préjugés tenaces par une assimilation abusive à la pègre (yakuza). Les tatoués y sont ostracisés : la plupart des bains publics, saunas, piscines, auberges de sources thermales et clubs de sport leu sont interdits. »

Correspondant au Monde au Japon depuis de nombreuses années, Philippe Pons est un auteur passionnant, très clair, toujours bien informé.

Son livre sur la Corée du Nord, Un Etat-Guérilla en mutation (2016), était d’une grande pertinence, son dernier ouvrage sur l’art du tatouage au Japon manquait en France, il fera probablement date.

Sous-titré Estampes sur la peau, Le corps tatoué au Japon est le fruit d’entretiens avec des maîtres tatoueurs menés depuis trente ans, auxquels se joignent des recherches de nature historique, littéraire et anthropologique.

Considérant le danger actuel d’une mode répandue essentiellement dans les nouvelles générations et tendant à dénaturer le grand tatouage traditionnel, Philippe Pons nous fait comprendre son évolution au cours des siècles, et sa place changeante dans la société en fonction des époques et des milieux.

Généralement de petite dimension, inspiré de la culture du film d’animation et des mangas, le tatouage contemporain n’a que peu à voir avec le sublime des peaux de brocart couvrant une grande partie du corps.

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La réouverture de l’Archipel au milieu du XIXe siècle, après plus de deux siècles de fermeture quasi-totale, a permis de faire découvrir à des Européens sidérés cet art majeur proscrit par l’Eglise, pour qui l’on ne touche pas au corps de Dieu sans sa permission expresse.

James Cook (1728-1779) avait déjà rencontré aux îles Marquises des peaux tatouées, mais au Japon cet art a pu atteindre dès le 17e siècle un summum de raffinement pour la société éduquée, avant que d’être assimilé à la pègre et de plonger dans une semi-clandestinité, alors que le pays devenait pudibond – gagné par la stricte bien-pensance confucéenne.

Erotisée par le tatouage, signe de courage et d’endurance (charpentiers et sapeurs-pompiers tatoués en sont alors le symbole), la peau nue devenue corps-tableau semble vêtue alors même qu’elle s’offre tout entière au regard qui la scrute.

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On appelle bokashi la technique consistant en l’injection d’encre dans l’épiderme plus ou moins profondément en fonction de la densité de couleurs que l’on souhaite obtenir.

L’incision de la peau, tamponnée d’alcool de shôchû pour la désinfecter, ne se fait évidemment pas sans douleur (il paraît que les truands sont parmi les plus douillets) : « En général, les séances durent une à deux heures par intervalle d’un jour ou deux. Dans le cas d’un tatouage recouvrant pratiquement tout le corps, il faut parfois jusqu’à cinq ans et pas moins de cinquante heures pour un dos. Printemps et automne sont les meilleures saisons : en été, la dilatation des pores par la chaleur ne permet pas d’obtenir de bons résultats. »

Au XVIIIe siècle, la pratique judiciaire du tatouage infâmant, souvent camouflé par la suite par un autre tatouage, ne décourage pas la vogue, notamment dans les quartiers de plaisir d’Edo, du tatouage purement ornemental, d’amour ou de serment, alors que l’art de l’estampe (images du monde flottant – ukiyo-e) atteint son apogée, nombre de tatoueurs étant des graveurs de premier ordre.

Par la suite des acteurs de kabuki commencent à arborer des tatouages, et les bains publics deviennent un lieu privilégié où montrer sa peau.

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Philippe Pons pointe l’importance de la diffusion abondante dans le petit peuple des villes de romans illustrés de personnages magnifiquement tatoués, notamment ceux du roman chinois Au bord de l’eau : « déjà populaire, le tatouage le devint encore davantage grâce aux estampes. En tout cas, une mode époustouflante était lancée. »

« Estampes vivantes du monde flottant » (Bonten Taro), les peaux de brocart « étaient, disait-on, de « fleurs d’Edo », tant elles égayaient les rues de leurs couleurs. »

En outre, la plèbe urbaine, par sa peau tatouée, preuve de son indéniable courage, exprimait de cette façon une forme de dissidence quant au pouvoir autoritaire, un acte à portée subversive.

Bientôt interdit, et même réprimé sévèrement (il ne restait plus au début du XXe siècle qu’une cinquantaine de maîtres tatoueurs en activité), « le tatouage continua à séduire des amateurs riches et il survécut surtout grâce aux étrangers, en particulier dans les ports qui leur avaient été ouverts. »

Légalisé en 1948 « au nom de la liberté d’expression », le tatouage resta cependant associé, jusqu’à la fin du XXe siècle, aux yakuzas et autres gangsters, cliché propagé sans retenue par les médias de masse.

L’arrivée du stylet électrique fit gagner du temps, mais fit également perdre en grâce, en touché. Désormais mondialisé, le tatouage risque de  perdre en qualité, tradition et profondeur d’imaginaire ce qu’il capitalise en surface de peau, même si les lignées de maîtres-tatoueurs sont loin d’avoir disparu.

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« Jusqu’à la fin de la décennie 1990, époque à partir de laquelle le monde du tatouage allait évoluer sous l’influence d’une plus grande ouverture au monde du tatouage, sur les deux cents tatoueurs connus dans l’archipel, on comptait une dizaine de grands maîtres parmi lesquels Horigorô III, Horiyoshi III, Horimasa III, Horiuno II, Horikuni, Horitoshi I, Horitoku I, Horihide I, Horichô, et une femme, Horinami… »

A présent, place aux illustrations, qui sont superbes, enivrantes, terriblement sexy.

Place aux dragons, aux pivoines, aux monstres, aux divinités, aux motifs végétaux de toutes sortes, aux poissons géants naviguant entre les omoplates.

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Philippe Pons, Le corps tatoué au Japon, Estampes sur la peau, Gallimard, 2018, 160 pages – 65 illustrations

Site Gallimard

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Se procurer Le corps tatoué au Japon

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