Héritiers de Philip Roth, ou rien, La Nouvelle Revue Française, n°632

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Dans la Nouvelle Revue Française, la voix du romancier dandy, époux fou (d’Eva), Simon Liberati est l’une de celles que j’aime le plus retrouver, pour son impertinence, et sa pertinence.

En mai 2018 (n°630), l’auteur de L’Hyper Justine (Prix de Flore 2009) donnait à lire un article au titre jubilatoire, Du système DD à l’extase du parapluie, sous-titré Bataille, les surréalistes, leur garde-robe.

On connaissait la fortune du parapluie comme motif de réflexion chez Lautréamont (allié à la machine à coudre), Stevenson (La Philosophie des parapluies, 1894), Nietzsche (« J’ai oublié mon parapluie »), Derrida (Eperons, 1978), mais il faut bien avouer que l’extase du parapluie (à manche de bambou) vécue par Georges Bataille nous aurait encore échappé longtemps sans la perspicacité des amis Schuhl-Liberati (tandem efficace, lire l’article), révélant en outre le mépris que lui  valut de la part de la gent surréaliste (Aragon en juge suprême)  le port de son parapluie de petit-bourgeois provincial lors d’une rencontre désastreuse.

Féru d’histoire littéraire, et de ragots (avis de Schuhl), le plus décadent des romantiques approche dans le dernier numéro de la nrf (n°632) le subtle but savage and légendaire Truman Capote – « Je pense à lui sans cesse depuis que j’ai découvert son existence il y a plus de quarante-cinq ans. » -, incapable de se démoder.

Hypothèse : « Mais je crois que quand un écrivain a été à la mode très jeune, au sens où il a subjugué les jalousies par un incontestable prestige, il reste à la mode à jamais. Sagan ne sera jamais tout à fait aussi passée que Paul Bourget ou Georges Duhamel. Il y a quelque chose de non pompeux, d’aventureux dans une gloire brutale acquise à vingt ans. »

Le nom de Capote ? Il « me plaisait dès le plus jeune âge, avant de le lire, vers douze ou treize ans, quand je l’entendis prononcer de vive voix chez Nicole Cartier-Bresson, poétesse amie de mes parents qui l’avait connu à New York à ses débuts. Ce nom étrange ressemblait à celui d’Al Capone, et à « Baby Capone » une chanson de Sylvie Vartan que j’entendais à la radio. »

Célébré par Andy Warhol – « qui fut un saint (j’ose le dire) » -, Capote douta de ses talents littéraires (effet probable d’un surmoi flaubertien), n’écrivit jamais l’œuvre de génie le plaçant définitivement au-dessus des controverses, mais, confie son ange (noir) messager, « il a une sincérité, un courage, une heureuse fantaisie que je préfère à tout le reste. »

Dans son éditorial, Marc Crépu, questionnant la postérité de Philip Roth (aucun successeur à sa hauteur), dialogue avec Liberati : « De même que Tolstoï n’a pas le doigté de Tchékhov, Roth n’a pas celui de Capote. Et pourtant il est le patron. »

Dans son très bel article, Roth délivré, Marc Porée, traducteur et professeur à l’ENS, précise qu’en effet l’auteur de Portnoy et son complexe (1969) fut le patron de la littérature américaine, l’ayant portée à son comble, usant de tous les registres possibles, travaillant ses personnages comme des incarnations parfaites de l’histoire de son pays, décrivant minutieusement en son œuvre complet quelque chose comme un portrait absolu de l’Amérique contemporaine, sexuelle, criminelle, paranoïaque, et rêvant de rédemption.

Par l’écriture, faire un bond hors du rang des meurtriers, et relire Kafka qu’admirait Roth, par exemple Un virtuose de la faim, donné ici dans une traduction inédite de Jean-Pierre Lefebvre, quatre-vingts ans après la version d’Alexandre Vialatte (Un champion de jeûne), et avant la nouvelle Pléiade prévue pour octobre.

Autre affamé de littérature, voici Frédéric Boyer (désormais à la tête des éditions P.O.L.) avec Comment je suis devenu chaman, poursuivant livre après livre une sorte d’épopée infinie : « Quelque chose me réveille inexorablement. Le sentiment perdu de l’action. C’est lui, mesdames et messieurs, mes amis, qui jette aujourd’hui des enfants dans la tempête. Le sentiment perdu de l’action. »

Mais chers amis, cher Benjamin Pitchal, cher Valère Novarina/Henri Michaux, chers autres contributeurs de ce numéro de la nrf (Francis Tabouret, Julie Marx, Sandra Lucbert, Vincent Ravalec), pensez-vous que du côté du Monoprix de votre ville la littérature soit encore à la mode ?

Quelle importance, me direz-vous, si comme Berlin renouvelée, ou comme un bon roman de Philip Roth, la littérature peut continuer à être éminemment sexy pour quelques aventuriers du verbe, des figures improvisées et de la pensée !

La-N-R-F

La Nouvelle Revue Française, n°632, septembre 2018, 160 pages

Site de La Nouvelle Revue Française

 

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