Fissures, failles, frontières, une Europe barricadée, par Carlos Spottorno et Guillermo Abril

The Pigs - Book
MOLLINA, SPAIN – AUGUST 12 2009: Young men play mud-football. The budget for patronal festivities has been cut so much that only very cheap activities were possible. Photo by Carlos Spottorno / Getty Images

« Le temps passe très lentement. C’est comme l’un des cercles de l’enfer, auquel nul ne peut échapper. »

La Fissure, de Carlos Spottorno, photographe, et Guillermo Abril, journaliste, est, sous forme de bande dessinée élaborée à partir de photographies traitées chromatiquement, un témoignage important sur l’identité européenne à l’heure de la crise migratoire internationale.

Ayant puisé dans un matériau très riche, 25 000 photographies personnelles, 15 carnets de notes, les auteurs, lauréats du World Press Photo 2015, ont construit une narration puissante permettant d’interroger les causes et conséquences de la défiguration actuelle de l’Europe, entre montée des nationalismes haineux et édification de systèmes de protection brutaux.

En exergue, cette citation de Stefan Zweig (Le monde d’hier, 1941) : « Quant aux rechutes dans la barbarie telles que les guerres entre peuples européens, on y croyait aussi peu qu’aux sorcières et aux fantômes : nos pères étaient pétris d’une confiance persistante dans le pouvoir de la tolérance et de l’esprit de conciliation qu’ils voyaient comme une obligation à laquelle tout le monde serait tenu de souscrire. »

Qu’est devenue à l’aube du XXIe siècle l’utopie de la « famille européenne » unie telle que l’imaginait Winston Churchill en 1946 ?

Dans un texte très clair, efficace – des phylactères de quelques lignes – les reporters rappellent les conséquences dramatiques de la crise économique de 2008, l’explosion des « printemps arabes », la chute des dictateurs Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, les déplacements de populations dus aux conflits, un naufrage faisant 366 noyés près de l’île de Lampedusa en octobre 2013 (double page d’une mer étale, noire, menaçante).

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Photo by Carlos Spottorno / Getty Images

Des tentes de réfugiés, des hommes faisant la queue, d’autres attendant un bus, d’autres encore priant à même le sable.

Des drapeaux, des poings levés, des marches interminables.

Chacun a vu, chacun connaît ces images, mais l’important n’est pas ici de chercher l’inédit, plutôt d’informer précisément et de faire prendre conscience aux lecteurs de l’importance du drame d’une Europe semblant s’effondrer chaque jour un peu plus.

En décembre 2013, la rédaction d’El Pais Semanal demande à Guillermo Abril de se rendre sur quelques points « chauds » de « la ligne de démarcation » européenne. Carlos Spottorno l’accompagnera.

Les voici donc en janvier 2014 à Melilla, petit point d’Espagne en Afrique contourné de hautes barrières métalliques, territoire de l’Union européenne y ayant construit un golf, une prison à ciel ouvert de douze kilomètres carré.

On appelle ici clôtures ce qui ressemble surtout à des infinités de herses surveillées par des caméras thermiques.

« Au début, une petite clôture de barbelés suffisait. Mais elle a poussé, jusqu’à devenir une triple clôture de six, plus trois, plus six mètres de hauteur, avec des trames tridimensionnelles faites de fils de fer au milieu, et recouverte de barbelés à lames : les concertinas. »

Ici, l’humanité est un grouillement d’âmes et de corps inquiets, harassés, martyrisés.

Des enfants syriens venus de Tartous, fuyant les bombes, des Camerounais couchés dans le lit sec de la rivière, d’autres portant des bidons d’eau vaguement potable.

Beaucoup arrivent du Mali, du Sénégal, du Ghana, de partout. Ils sont des centaines, invisibles, très présents pourtant, réfléchissant sans cesse aux moyens de franchir les murs.

Deuxième point de tension, en Thrace, à la jonction de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie. Ici les miradors observent les minarets.

Photographier ? interdit. Parler aux exilés ? Interdit. Circuler ? oui, déguerpissez !

Partout les mêmes scènes, la même traque, la même sophistication dans le harcèlement.

Voilà Jawad, « interprète pour les troupes américaines en Afghanistan. Les talibans ont tué son père, détruit sa ferme et brûlé ses papiers. Quand les Américains se sont retirés, ils ont oublié Jawad. Son exil a commencé il y a sept ans. »

A Lampedusa, Giacomo Sferlazzo « a créé un musée de l’horreur en rangeant sur des étagères des restes des naufrages qu’il a trouvés sur la plage » : des hameçons, un passeport nigérian, des brosses à dents, un petit miroir, une bouilloire, un biberon, une bouée de sauvetage, une bible déformée par l’eau de mer.

Le siège de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, se trouve à Varsovie. C’est désormais le cœur inaperçu d’un continent craignant d’être envahi par des hordes de gueux, nos frères, nos diables.

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Photo by Carlos Spottorno / Getty Images

La Hongrie ferme ses frontières, et « la rumeur court qu’il existe un nouveau passage vers l’UE, par la Croatie. A environ 150 kilomètres de marche, il faut traverser la Serbie. »

Les réfugiés affluent, fuyant le Califat, fuyant les guerres, la misère, l’insupportable.

L’Allemagne est un espoir, mais le rêve européen s’est largement fissuré.

La Russie a annexé la Crimée, Poutine est en Syrie, les Britanniques votent pour le Brexit et Trump sera bientôt élu.

En Finlande, des réfugiés sont accueillis, il y fait très froid, c’est un bonheur.

Dans la rue, on voit pourtant passer des militants d’extrême-droite prêts à en découdre.

La Troisième Guerre mondiale n’a-t-elle pas déjà commencé ?

La biopolitique est une gare de triage : il y a les pleurables, et les autres, les dispensables, les déchets.

Il y a quelques chanceux, et beaucoup de malheur.

La Fissure est un livre dont la matière est très dense. Il glace, il interroge, il accable profondément.

Il faut le réouvrir sans cesse, le laisser nous hanter.

Qui comprend vraiment le fond de la férocité humaine ?

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Carlos Spottorno et Guillermo Abril, La Fissure, traduit de l’espagnol par Faustina Fiore, Gallimard, 2017, 168 pages couleurs

Site Gallimard

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La deuxième édition de DES RIVES, cycle de conversations gratuit et publique avec des photographes de renommée internationale, se tiendra à Marseille du 11 septembre au 2 novembre 2018.

Une série de 9 rencontres/conversations prendra place dans différents lieux culturels de Marseille. L’objectif de ce cycle est notamment de favoriser les échanges culturels entre les différents pays de la zone euro-méditerranéenne.

Les artistes invités cette année sont les suivants :

Luc Delahaye / France

Carlos Spottorno / Espagne

Carmine Grimaldi & Deniz Tortum / États-Unis

Stephen Dock / France

Ziad Antar / Liban

Vanessa Winship / Royaume-Uni

La soirée d’inauguration aura lieu le 15 septembre au Cloître de la Vieille Charité, Marseille.

Il sera possible de rencontrer/écouter Carlos Spottorno le vendredi 28 septembre.

Site DES RIVES

Site de Carlos Spottorno

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