Seoul vu des fleurs, par Brigitte Bauer, photographe

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© Brigitte Bauer

Quand on connaît son travail sur l’identité et les interactions familiales, le livre Flowers and Trees de Brigitte Bauer est inattendu.

Autoédité, cet ouvrage pensé à Seoul lors d’un voyage professionnel a surgi dans l’urgence d’un témoignage : dire le fragile quand tout désoriente, célébrer la force de la nature lorsque l’omniprésence des édifices érigés par l’humain semble la nier.

Le souvenir du livre éponyme de Lee Friedlander, Flowers and Trees (1981), s’est alors imposé à l’artiste comme une évidence.

Hommage est donc ici rendu au maître américain, sans que la référence ne devienne révérence, et que le sublime du géant n’écrase la délicatesse du regard de la Wanderer.

Le smartphone accompagne la marche, qu’une herbe, une plante, une fleur, arrête soudain, pour que soit révélé le profond mystère de toute présence, de toute vie.

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© Brigitte Bauer

Quel était le but premier de votre voyage en Corée ? Etait-il circonscrit à la ville de Séoul ?

Je me suis rendue en Corée du Sud pour réaliser des portraits de quelques-uns de mes anciens étudiants, dans le cadre d’un projet au long cours commencé début 2016 et que je devrais pouvoir terminer courant 2019. En dehors de Seoul et Ilsan, une ville en proche banlieue, je suis allée à Masan, plus au sud. Un voyage très court et avec un but précis, cet inattendu : les photographies de fleurs et d’arbres devenues ce livre.

Dans la ville de l’hypervisible et de la démesure technologique, les arbres et les fleurs que vous avez photographiés ont-ils pu constituer pour vous un double espace de réconfort et de merveille ?

Dans mon rapport aux très grandes villes il y a quelque chose de contradictoire : je suis fascinée par la démesure des espaces et de l’architecture des très grandes villes, j’aime l’anonymat total qu’elles procurent, et me perdre là où je n’ai plus de repères, qu’ils soient spatiaux, visuels, sonores ou linguistiques. Et en même temps, dans toutes ces mégalopoles, que ce soit au Caire, à Pékin ou comme ici à Seoul, je suis inévitablement et très vite attirée par les espaces verts dans un sens très large, parcs, jardins public, tout endroit contenant du végétal en fait. Mes origines campagnardes peut-être ? Ces espaces me sont nécessaires en tout cas, c’est à partir d’eux que j’aborde la ville, par ses respirations. C’est ainsi que trois endroits en particulier ont tout de suite attiré mon attention à Seoul : une grande  et très longue passerelle au-dessus de la gare centrale, un cours d’eau bordé de promenades, en plein centre-ville, et enfin les espaces agricoles en banlieue, au milieu des immeubles et centres commerciaux, à proximité de l’endroit où j’étais logée.

C’est sur la passerelle plantée surplombant la gare centrale que je me suis surprise à photographier de manière quasi compulsive, à plonger dans un pur bonheur visuel, comme celui qu’il m’arrive de ressentir en regardant certaines photographies de Lee Friedlander, – et c’est à ce moment-là que l’idée de l’hommage à Flowers and Trees a surgi, s’est imposée même.

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© Brigitte Bauer

Quels livres aviez-vous emportés dans vos bagages ? L’ouvrage de Michel Butor, Jardins de rue au Japon (éditions Notari, 2010) n’a-t-il pas pu vous inspirer ?

Je ne connais pas cet ouvrage de Michel Butor et vous me donnez envie de le lire ! J’avoue que, sans jamais encore être allée au Japon, j’ai beaucoup pensé à ce pays, enfin plutôt à la perception que je peux en avoir à travers le cinéma et la littérature. Dès l’arrivée, la première chose qui m’a frappée à l’aéroport était un étonnant arrangement de fleurs, un Ikebana géant si je peux le dire ainsi, dans le couloir menant au centre du terminal, et en sortant dans la rue, quelle joie de traverser une grande allée bordée de cerisiers encore en fleurs. Et tant pis si cela fait un peu cliché. Pour en revenir aux lectures de voyage, j’avais emporté Bitna, sous le soleil de Seoul, de J.M.G. Le Clézio, et c’est aussi un peu à travers les histoires inventées par cette jeune fille, lectrice pour Salomé, une femme handicapée, que j’ai ensuite découvert la ville.

Que représente pour vous Lee Friedlander, à qui vous rendez hommage par votre travail ? En 2012, Gilles Mora l’exposait à Montpellier dans Au bonheur des fleurs.

Pendant mes études à Arles, en y repensant, ce sont les influences américaines qui ont été les plus prégnantes (et pas du tout l’école allemande dont on essaie parfois de me rapprocher) : outre Lee Friedlander, j’ai beaucoup d’affinités avec les photographies de Robert Adams, et aussi avec les portraits de Diane Arbus, même si cela ne fait qu’affleurer dans mon propre travail.

Sans parler de filiation directe (dans le sens où l’on utiliserait ce termine pour désigner des rapports de maître à élève), il s’agit, pour les noms que je viens de citer, plutôt d’irrigation, d’imprégnation d’une façon de voir, du partage d’un même registre de sensibilité. Lee Friedlander construit des images qui paraissent à première vue très distantes voire laconiques et qui, à y regarder de plus près, se révèlent pourtant très complexes, sans profondeur apparente mais d’une très grande densité visuelle. Engagées pour certaines, ironiques pour d’autres, sublimes toujours.

Ce sont également ses livres (parfois auto-édités d’ailleurs, par sa propre maison d’édition) qui m’ont marquée. J’ai commencé très tôt à m’intéresser aux livres de photographie et j’ai toujours aimé me perdre dans les rayons des librairies spécialisées (il y en avait moins que maintenant, il y a une vingtaine d’années). Je me souviens avoir découvert Flowers and Trees à la librairie König à Cologne, et ce livre a été l’un de mes premiers grands coups de cœur en terme d’édition, un des premiers livres de photographie que j’ai acheté, séduite autant par son contenu, quarante photographies de jardins, parcs, plantes, prises durant ses voyages au Japon, aux Etats-Unis, en Europe et au Mexique dans les années 70, que par sa forme, un livre imposant, d’un format assez grand, avec une reliure en spirale et couverture toilée d’un pourpre intense, qui s’accordent pourtant parfaitement avec la finesse des impressions en noir et blanc. Un livre qui est pour moi précieux et inspirant, une vraie référence, un bonheur. Et je me sens heureuse de pouvoir lui rendre hommage aujourd’hui, en faisant entrer en résonance, de façon modeste, mes photographies couleur prises au smartphone à Seoul avec les siennes, argentiques et dans un noir et blanc sublime.

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© Brigitte Bauer

Seoul, Flowers and trees est-il votre première expérience dans l’autoédition ? Etait-il nécessaire pour vous que ce livre paraisse vite, dans le prolongement naturel de votre séjour coréen ?

A plusieurs égards, Seoul Flowers and Trees, tribute to Lee Friedlander se situe à l’extrême opposé du précédent ouvrage, Haus Hof Land, qui avait une gestation longue, sur trois ans, et qui comporte des photographies prises sur une période de presque trente ans. Ici, tout s’est enchaîné très vite, je pourrais presque dire que ce livre m’est « apparu ». Au moment des prises de vues déjà, le livre a commencé à prendre forme dans ma tête, et c’est logique, s’agissant d’un livre conçu et pensé à partir d’un autre. Et si je me suis approprié la couverture du livre original, c’est autant pour créer un lien étroit et visible entre les deux livres que pour insérer une petite part d’irrévérence qui me semblait salutaire afin de ne pas tomber dans l’hommage béat.

Prises de vues au smartphone, un éditing pour arriver à quarante photographies, une mise en page très proche du livre de Friedlander, quelques ajustements et le tour était joué. A l’opposé donc d’un processus long de maturation progressive (qui était nécessaire au livre précédent), j’étais ici dans une certaine urgence, et l’autoédition m’a permis une rapidité et liberté que je ne connaissais pas auparavant (attention, je ne suis pas en train de dire que ceci est inhérent à l’autoédition, je parle seulement de cet objet précis). Il y a aussi cet autre liberté, économique, de l’autoédition, qui m’a permis de produire les cent exemplaires par mes propres moyens, sans avoir recours aux dispositifs d’aides habituels.

Comment comptez-vous le diffuser ?

La diffusion sera plutôt confidentielle : réseaux sociaux, libraires spécialisés, des festivals aussi, comme par exemple très prochainement Scan Tarragona Photobooks 2018, ou encore l’excellente diffusion itinérante que propose Zines of the Zone (merci Julie Hascoët !). Le nombre d’exemplaires est volontairement très restreint, car l’expérience m’a aussi montré que même avec un éditeur + diffuseur, le nombre d’exemplaires vendus n’est pas forcément très élevé. Mais ce serait un autre sujet…

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© Brigitte Bauer

Une exposition de vos images coréennes est-elle prévue ou sont-elles réservées au secret d’un livre à cent exemplaires ?

Pour l’instant, je n’ai pas de dates ni de lieu mais des pistes se dessinent, et je commence à réfléchir à un format d’exposition. D’ailleurs le rapport entre ces deux modes de présentation et de diffusion m’intéresse beaucoup. En feuilletant un livre ou un zine, l’ordre est prédéfini, le format est restreint, la relation aux images est généralement plus intime il me semble, alors que la même série d’images sur un mur et/ dans un espace ne sera plus perçue de la même manière. Dans la forme exposition, les formats et supports peuvent être beaucoup plus variés, on peut jouer sur la distance du regardeur par rapport à l’image, faire des groupes, créer d’autres liens.

Peut-on dire que vous rapprocher de la sérénité des végétaux, a constitué une forme de libération des thématiques précédentes autour de la famille et la question identitaire?

Vous faites allusion la série D’Allemagne et surtout à Haus Hof Land, livre publié en 2017 aux éditions Analogues, de photographies prises entre 1987 – 2017. Cet ouvrage constitue effectivement une sorte de bilan, un point final – a priori en tout cas, de la thématique famille-identité.  Mais j’ai toujours pris ces photographies en parallèle, et même plutôt en arrière-plan de mes autres travaux qui abordent par le biais de séries des questions plutôt liées au paysage, à la ruralité, à l’urbain, et aussi à la place de l’homme dans ces espaces. Seoul Flowers and Trees, tribute to Lee Friedlander se situe dans cette continuité, et si libération il y a, je la situerais plutôt du côté de cette première expérience d’autoédition.

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© Brigitte Bauer

Quels sont vos projets actuels ?

Comme souvent, plusieurs projets avancent en parallèle. Leurs liens n’apparaissent pas toujours de manière évidente – leur principal point commun étant d’être issus de mon quotidien. D’une part, je suis dans la dernière phase d’un projet d’une centaine de portraits de mes anciens étudiants que je vais voir là où ils vivent actuellement – d’où le voyage en Corée du Sud -, et d’autre part, avec une amie écrivaine et poète, Estelle Fenzy, nous préparons un petit livre de photographies et poèmes où il est question de chiens, de leur perte, d’un jardin qui est en deuil lui aussi, et de résilience j’espère.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Brigitte Bauer, Seoul, Flowers and trees, tribute to Friedlander, autoédition, 2018 – cent exemplaires numérotés

Lien vers la page du livre : https://brigittebauer.fr/fr_FR/livre/seoul-flowers-and-trees-tribute-to-lee-friedlander

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Actualités liées au livre

Scan Tarragona Photobooks 2018 : http://www.scan.cat/scan-photobooks-2/

Tipi Bookshop à Unseen Amsterdam : http://unseenamsterdam.com/publishers/tipi-bookshop

Zines of the Zone http://www.zinesofthezone.net/pages/events/

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