
« JE CHANTE le corps électrique, / Ceint des foules de ceux que j’aime comme je les ceins, / Qui n’ont de cesse que je les suive, que je leur réponde, / Que je les décorrompe, que je les charge à plein de la charge de l’âme. // Qui doutera que ceux qui corrompent leurs corps se masquent à eux-mêmes ? /
Qui doutera que ceux qui souillent le vivant ne valent pas mieux que ceux qui souillent les morts ? /
Qui doutera que le corps agisse aussi pleinement que l’âme ? / Le corps ne serait pas l’âme ? Dans ce cas, l’âme quelle est-elle ? » (Feuilles d’herbe)
Pendant les quatre dernières années de sa vie, Horace Traubel, qui tiendra le journal de leurs conversations, sera le confident de Walt Whitman (1819-1892).
Le poète américain ayant célébré à la fois la grande ville et la nature n’est pas un nostalgique, il va de l’avant, le corps et la sexualité sont essentiels, mais aussi la marche en solitaire et la liberté d’expression, surtout pas la cupidité, cette mesquinerie.
« Je trouve notre peuple en danger de conformisme. On aime les mains propres et blanches, homes ou femmes. On n’aime pas se les salir. On aurait bien besoin de grand air, d’un travail physique ingrat – loin du lavabo, du bac à douche. Dieu sait que je n’ai rien contre la propreté des mains mais cela peut aussi bien s’avérer une disgrâce. »
Sensualiste et philosophe, influencé par le transcendantalisme d’Emerson (pari sur la bonté humaine comme sur celle de la nature, communauté d’individus autonomes inspirés par une même âme divine), Whitman le démocrate, acceptant certes difficilement une égalité raciale absolue, ne distingue pas la matière du monde d’une forme de spiritualisme.
Des neufs volumes transcrits par Traubel, difficilement lisibles en intégralité (trop de répétitions et de propos quelquefois de moindre intérêt), Brenda Wineapple a tiré un recueil, très bien traduit par Jacques Darras, intitulé Sur le vif, organisé en sections : La Nature / Le cœur de l’homme / Ecrire / Les écrivains / La Lecture / Feuilles d’herbe / Ma poésie / Littérature / Les critiques / L’art et les artistes / Confiance en soi / Egotisme / Introspection / Les femmes / L’amour / Le sexe, la sexualité / L’amitié / La démocratie / L’Amérique / La guerre civile ou guerre de Sécession / Lincoln / Les héros / L’histoire / Les biographies / La politique, les hommes politiques / Les radicaux / Internationalisme / La science / La religion / Le mystère, la foi, l’univers / L’immortalité / Ma philosophie / La spiritualité / La réussite / Vieillir, le grand âge.
Chacun trouvera donc en ces pages de quoi nourrir sa pensée et entrer en débat intérieur avec l’auteur du livre culte Leaves of Grass – voir son influence notamment sur la beat generation et les hippies.
J’y pioche maintenant des réflexions.
« Je pense qu’il y a des qualités – forces de vie latentes – tout au fond des êtres humains qui ne demandent qu’à être énergiquement réveillées : réveiller – voilà la fonction de l’écrivain. »
« Se libérer, c’est le but : se libérer, ne pas tolérer de liens, d’entraves, ouvrir des voies nouvelles : quand on se libère, qu’on est sur le point, qu’on croit qu’on va se révolter, il faut être tout à fait sûr de ce qui vous attend. J’attendais l’enfer ; je l’ai eu ; rien de ce qui m’est arrivé ne m’a surpris ; ce n’est sans doute pas fini ; ce ne sera toujours pas une surprise pour moi. »
« Voltaire a bousculé les rois, les prêtres – renversé les trônes, les faux honneurs – ramené les hommes à la réalité extérieure ; Rousseau a changé les esprits, les cœurs – les âmes. Savoir qui fut le plus grand des deux ? Aucune importance ! »
« Emerson avait le visage toujours propre et lisse – comme s’il venait d’être lavé par Dieu. Quand vous le regardiez vous ne pouviez imaginer que des méchancetés pussent jamais être commises dans le monde. (…) Parmi tout un faisceau de qualités de première grandeur, ce sont l’authenticité, l’absolue franchise, l’intelligence de premier plan qui me semblent caractériser le mieux Emerson : je le dis souvent : il rachète l’entière bande des hommes de lettres par ses seules qualités : les rachète totalement : n’oublions pas non plus qu’il ne fut pas seulement un pur esprit – être de rêves et d’idéaux – mais qu’il savait deux ou trois choses concernant la terre à ses pieds : tout en étant totalement dépourvu de ruse, absolument : l’enfant le plus essentiellement pur et, en même temps, l’être le plus sage de notre époque. »
« Thoreau avait des manières originales. Un jour il se présente chez moi en mon absence – va directement dans la cuisine où ma chère mère était en train de faire de la pâtisserie – ouvre le four et en tire les gâteaux tout chauds. Il ne cessait de faire ce genre de choses très directes. J’aimais bien cela chez lui. »
A propos de John Ruskin : « Où en serait notre civilisation sans l’invention du chemin de fer ? Nous pouvons même dire, où en serait l’Amérique ? De fait, elle n’existerait pas. Dans le petit canton de la terre qu’habite Ruskin les diligences peuvent très bien toujours servir, oui certes, mais l’Amérique – ou tout autre espace, continental par son territoire comme par ses aspirations – était destinée au chemin de fer. Toutefois les arguments de Ruskin ont aussi leur raison. Dans une époque où nous sommes assiégés de partout par le progrès, l’esprit du progrès, la civilisation, le radicalisme, le chemin de fer, les machines, il n’est pas mauvais d’avoir des hommes comme Carlyle et Ruskin, qui sonnent l’alarme – nous mettent en garde de ne pas aller trop loin. »
« Si j’ai le moindre doute à propos de Feuilles d’herbe c’est sur l’expression de ma sympathie envers ceux qui sont en bas – les vicieux, les criminels, les malveillants (si ce type d’homme existe) ; c’est de savoir si j’ai suffisamment exprimé de sentiments positifs à leur égard. (…) Feuilles d’herbe est essentiellement un livre destiné aux femmes : les femmes ne le savent peut-être pas mais ici ou là apparaît une femme qui le sait. S’y expriment les contraintes, les cris du sexe féminin contre l’injustice, pour la justice – y sont concernées les femmes au premier degré, les faits de la création au premier degré – le féminin – le livre parle clairement, met en garde, encourage, persuade, montre la voie. »
« Le problème c’est que les écrivains sont trop littéraires – fichtrement trop littéraires. »
« Mon peintre à moi c’est Jean-François Millet : j’en suis propriétaire : j’ai signé mon nom Walt Whitman sur toute son œuvre – qu’est-ce que vous en dites ? à moins que ce ne soit l’inverse ? Millet aurait-il signé toute mon œuvre ? »
« Qu’appelez-vous amour libre ? Vous en connaissez un autre, vous ? Allons plus loin – qui sait ce que ça veut dire ? Je ne suis sûr que d’une chose : qu’il n’y aura pas de retour en arrière : que les femmes s’occuperont des choses du sexe – les traiteront à leur guise : l’homme aura très peu de choses à dire, il se conformera, c’est tout. »
« J’ai très peu de considération pour ceux qui méprisent l’univers. L’une de mes toutes premières questions – pas toujours exprimée – ni d’ailleurs toujours systématiquement pensée – ma mesure étalon, quasiment – consiste pour moi à vous demander, à vous et à vous : est-ce que vous acceptez l’univers et tout ce qui va avec ? La question est importante. »
« En vieillissant je deviens chaque jour plus fermement convaincu que tout tend vers le bien, que le mal ne demeurera pas le mal à jamais, que l’univers correspond à un but dont il favorisera l’avènement. »
Sur la couverture de Sur le vif, Walt Whitman ressemble à Gandalf du Seigneur des anneaux.
Le magicien aurait-il été inspiré secrètement par l’écrivain de Camden ?

Walt Whitman, Sur le vif, propos recueillis par Horace Traubel, édition de Brenda Wineapple, traduit de l’anglais (Etats-Unis), présenté et annoté par Jacques Darras, Gallimard, 2024, 240 pages
https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Hors-serie-Litterature/Walt-Whitman-sur-le-vif
