Juliette couronnée, par Denis Dailleux, photographe

My aunt Juliette / Tante Juliette
© Denis Dailleux

La photographie est loin de n’être qu’un instrument de capture de la réalité, c’est un mystère d’âme errante relevant d’un don/contre-don.

Hommage à une grand-mère très aimée, Juliette, de Denis Dailleux, est ainsi bien davantage un échange qu’un jeu d’emprise.

Depuis le roman-photo qu’Hervé Guibert a consacré à ses deux grands-tantes espiègles et cruelles Suzanne et Louise (1980), les photographes contemporains – près de cent quatre-vingts ans bientôt de bons et loyaux services – ne cessent d’interroger le visage et le corps des plus âgés, leur mémoire immense et défaillante, leur grande santé et leurs redoutables misères, ainsi Charlotte Mano (Thank you Mum), Charlotte Abramow (Maurice, Tristesse et rigolade), Akihito Yoshida (Une double absence), Mélanie Wengler (Marie-Claude) – livres chroniqués dans L’Intervalle.

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© Denis Dailleux

Juliette grimace, Juliette se tire les cheveux, Juliette ferme les yeux, Juliette tient un couteau, Juliette est aux aguets.

Juliette est un verbe d’action, une obstination, une grâce.

La voilà, très Japonaise, en chapeau de paille et panier garni de splendides haricots verts, en noir et blanc puisqu’ici le temps des couleurs compte moins que la sensation d’immortalité.

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© Denis Dailleux

« Tu avais quatre-vingts ans quand nous nous sommes retrouvés, écrit Denis Dailleux. C’est à l’occasion d’un déjeuner chez mes parents que j’avais demandé si tu étais toujours de ce monde. La vie nous avait séparés et tu étais tellement marginalisée par la pauvreté que, si tu étais morte, je pense que personne ne m’aurait informé de ta disparition. »

Ils se sont revus, elle ne l’a pas reconnu, tant mieux, la photographie fera le lien.

« Enfant, je t’aimais pour ta franchise , ta tendresse, ton arrogance, ton insolence, tes mots crus – ceux que personne dans mon entourage ne se permettait de prononcer. Tu étais ma grand-tante rock ‘n’roll, mon oxygène. Tu n’as jamais fait de concession à la morale étriquée de nos villages, tu te moquais du qu’en-dira-t-on, tu étais une rebelle. »

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© Denis Dailleux

Juliette est une grande solitaire, sauvage, intraitable, d’une beauté vive, n’aimant pas les filles.

Les pensionnaires de la maison de retraite ? « Regarde-moi toutes ces vieilles garces ! »

On ne se parle pas ou peu, on se regarde, on joue avec la lumière.

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© Denis Dailleux

Paysanne, Juliette règne sur un domaine sans frontière, sur une botte de foin, sur un fil à linge, sur un bas de contention.

Les rides, les engourdissements, elle s’en fout, regardez ces cheveux de star !

Macbeth ? Non, une nouvelle Arletty.

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© Denis Dailleux

L’œil de Juliette ne manque rien, c’est une nymphe digne des métamorphoses d’Ovide.

Une apache, une orante, une sainte païenne.

Marie-Hélène Lafon dans un très beau texte : « Nous n’épuiserons pas Juliette. C’est elle qui nous épuisera. »

Elle, se découvrant dans le regard de son petit-neveu : « On dirait une comtesse. »

La vie est belle.

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Denis Dailleux, Juliette, texte de Marie-Hélène Lafon, éditions Le Bec en l’air, 2019, 98 pages

Le Bec en l’air

Site de Denis Dailleux

(Juliette sera présente sur le stand du Bec en l’air à Paris Photo – Grand Palais)

 

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