
©Daido Moriyama / Foundation Cartier-Besson
« Il y avait moi, et il y avait mon ombre sur le sol. Que me fallait-il de plus ? » (Daido Moriyama)
Pensée par Clément Chéroux, l’exposition sobre et puissante ayant actuellement lieu à la Fondation Henri Cartier-Bresson, Lettres d’amour à la photographie, rappelle la fascination de Daido Moriyama pour la première photographie qui nous soit parvenue de l’histoire du médium, Point de vue du Gras (1826), de Nicéphore Niépce.
Le maître japonais, qui s’est rendu à Saint-Loup-de-Varennes (Saône-et-Loire) où cette image fut inventée, et à l’université d’Austin (Texas) où la plaque originale, très peu lisible, est conservée, en possède un poster placé au-dessus de son lit, maintes fois photographié.
Montrant la passion, jusqu’à l’obsession, de Moriyama pour ce miracle de lumière et de composition, Lettres d’amour à la photographie est aussi un livre riche des écrits de l’artiste, très peu connus en français.

©Daido Moriyama / Foundation Cartier-Besson
Cet ouvrage-exposition n’insiste pas sur l’aspect provocateur de Moriyama, dont l’emblème est le chien errant – vivre à l’instinct, savoir renifler, se faufiler un peu partout, pactiser avec Diogène en soi -, mais sur la façon dont il réfléchit son art, avec une calme fureur : détruire les canons de la belle photo, déconstruire les attendus traditionnels, voilà l’enjeu.
L’ami du « président Araki » n’a jamais cessé d’expérimenter, d’outrepasser les limites de sa pratique, d’aller vers le brut et l’énigmatique.
Les entreprises de civilisation sont aussi, comme l’a analysé Walter Benjamin, des gestes de barbarie : Moriyama ne chante pas la berceuse de l’humanisme, il trace dans l’écart (lire le propos de Jean-Kenta Gauthier), il crée de la discrépance, il désempare.
Auteur de plus de deux cents livres de photographie – quand on pense que Bernard Plossu en fait trop, foutaise -, Moriyama a fait de l’apparition de Niépce la matrice de son grand œuvre.

©Daido Moriyama / Foundation Cartier-Besson
Il marche la photographie, et même la voiture, comme l’on disait dans les salons précieux au XVIIe siècle, jusqu’au risque du car crash – on n’est pas loin ici de l’esthétique de la sérigraphie façon Warhol.
Duplication, saturation, disparition, la société de consommation n’est qu’une chimère à faire exploser.
Comme les surréalistes, Moriyama connaît l’importance des mini-médias que sont les revues d’avant-garde (Provoke, Documentary) comme terrain de jeux formels, de performances, de révolutions.
Il faut faire des trous dans le social, qui est une vaste passe d’envoûtement (Antonin Artaud), accentuer ses points d’étrangeté, se livrer au hasard et au bizarre.
Observer depuis la fenêtre de sa cuisine, comme son illustre devancier depuis son grenier.
Etre photophore, ou rien.
Etre un loup-garou, aller à Saint-Loup-de-Varennes, bousculer le monocle de Robert de Saint-Loup, ami du narrateur de la Recherche, perdre la vue pour la retrouver.

©Daido Moriyama / Foundation Cartier-Besson
Le premier des sujets est bien sûr la lumière, et le trouble dans l’identité-image.
« Car Moriyama est un adepte convaincu de la métaphotographie, écrit Clément Chéroux, cette discipline qui, selon l’étymologie de son préfixe grec – à propos, au-delà, en profondeur -, propose d’explorer la nature même du médium. »
Autoportraits ombrés, fétichisme de l’appareil et de la pellicule, dévotion envers saint Nicéphore.
Vivre libre comme Man Ray, salué dans un texte.

©Daido Moriyama / Foundation Cartier-Besson
« Nous autres, les photographes de rue, ne pouvons que nous transformer en mouches et, volant ici et là, travailler à partir de tout ce qui nous entoure. »
Il faut imaginer Daido Moriyama, Moriyama Daido, recouvert de bitume de Judée et de sels d’argent.
La couverture de Lettres d’amour à la photographie représente ainsi le fantasme du photographe dilué dans la matière même de son art.

Daido Moriyama, Lettres d’amour à la photographie, direction d’ouvrage Clément Chéroux, conseil scientifique Jean-Kenta Gauthier, Editions Delpire, 2026, 240 pages
https://www.delpireandco.com/daido-moriyama-lettres-damour-a-la-photographie/

Daido Moriyama, Stray Dog, Misawa, Aomori (1971) ©Daido Moriyama / Foundation Cartier-Besson
Exposition éponyme à la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris), commissariat Clément Chéroux, du 20 mai au 4 octobre 2026

©Daido Moriyama / Foundation Cartier-Besson
https://www.henricartierbresson.org/expositions/daido-moriyama/
https://jeankentagauthier.com/fr/artistes/expositions/2/daido-moriyama

Point de vue du Gras, 1826. Prise de vue depuis la fenêtre de la maison de Nicéphore Niépce : version généralement diffusée depuis 1952 par Helmut Gernsheim, qui est une reproduction en noir et blanc de la plaque originale très retouchée pour rendre visible plus de détails et rendre l’image plus compréhensible