
©Lauren Soon
« Habiter les ruines avec des corps et des esprits abîmés ça se fait pas sans un peu de violence, y en a eu du bordel et des mauvais coups, mais si tu veux pas rester dans l’entre-soi faut bien y faire face. »
Composées d’images pleines pages montées cut, Entre les mondes, de Lauren Soon, témoigne par le corps de ses résidents et des objets qui le peuplent de la réalité d’un squat, fréquenté par l’artiste pendant trois ans.
Nous sommes en Belgique, et, au fond, partout où s’inventent, dans des lieux urbains réappropriés, d’autres géométries relationnelles, fondées sur l’anticapitalisme, la fraternité queer ou transgenre, la solidarité avec les sans-papiers et exclus.
Les visages sont parfois barrés, afin de préserver l’anonymat des personnes représentées.

©Lauren Soon
Entre les mondes est très noir, très coloré, assez fou dans son chaomos existentiel et militant.
S’ouvrant à n’importe quelle page – pas de chronologie à respecter -, il est graphiquement superbe, faisant défiler les images sur deux types de papiers alternés, avec la belle idée d’une reliure à la suisse pour quelques séquences – des vers sont inscrits sur les images – donnant de l’air à cet ouvrage de feu.
L’horizon brûle, les déchets s’accumulent, il faut opérer un vaste retournement des puissances maléfiques opérant le tri entre les vivants – ce que Giorgio Agamben suivi de Judith Butler nomment la biopolitique.
Les images sont modestes, ne cherchant pas à se monter du col, mais simplement à témoigner d’un quotidien particulièrement vivant, et nécessairement foutraque.

©Lauren Soon
Promiscuité, contact des peaux, spectacle antispectaculaire d’une vie de bric et de broc.
Solitudes et effusions.
Musique, désordre, bris.
Manque d’électricité, poires un peu pourries, grenades dégoupillées.
Théâtre précaire, vétusté, rage.

©Lauren Soon
Lauren Soon écrit : « Organiser les intempéries / Récupérer les abandons / Un organisme schizo se déplace »
Voilà, c’est cela Entre les mondes, un livre organique, une entité étrange, un monstre gorgé d’irréductibilité.
« Ça chouine dans l’abîme / Et ça s’abîme dans la chaumière / La drache nous éclaire / Et l’ennui nous anime / Il pleut sous mon sommier »
On dirait du Max Jacob, du Paul Eluard, de la poésie directe.
Il y a des superpositions, des abstractions, des inscriptions, Entre les mondes est un bricolage.

©Lauren Soon
Libre geste de création, confettis et papiers peints déchirés.
Pluie de mélancolie, châteaux du désir, seuls ensemble, avec le Christ entre les seins.
Musique, bière, froid qui brûle.
Mauvaises odeurs, humidité, rats à buter.
Violences, chiottes bouchées, murs troués-tagués.
Police, révolution minimale, déréliction.
Pieds noircis, folie douce, sororité.

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Quelqu’un a écrit sur un mur en lettres sanglantes, par antiphrase : « Ça c’est du propre »
Ce pourrait être aussi le titre de ce livre montrant l’utopie, la survie, la ruine, et l’énergie spéciale qui unit, ou désunit, les êtres réunis dans un lieu commun.
Lauren Soon, Entre les mondes, textes Lauren Soon, conception éditoriale Lauren Soon, Olivier Cornil, Emmanuel d’Autreppe, Pascal Schyns, Matthieu Litt, Première Lame / Les éditions du Caïd, 2026

©Lauren Soon
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