En Europe, au cœur du crime, par Antoine Lecharny, photographe

©Antoine Lecharny

« Dans la forêt de Bikernieki (Riga, Lettonie), on avait creusé huit immenses fosses. Dès que les colonnes entraient dans la forêt, on ordonnait aux gens de se déshabiller. Il fallait poser les souliers dans un tas, les galoches dans un autre. Les SS poussaient les gens nus vers le bord de la fosse, où se tenait le baron Sievers, un Allemand balte, avec une mitraillette : on entendait de courtes rafales. Deux hommes l’approvisionnaient en chargeurs qu’ils lui tendaient à tour de rôle. Tout éclaboussé de sang, il refusait de s’arrêter. Plus tard il se vanta d’avoir tué de ses propres mains, ce 1er décembre, 3 000 personnes. Les cameramen tournaient énergiquement la poignée de leur appareil. Les photographes s’agitaient, plusieurs SS actionnaient leur Leica, pour faire des clichés d’amateurs. » (Le Livre noir, italique des auteurs)

Sous terre, d’Antoine Lecharny, qu’ont publié avec majesté en grand format les Editions d’une rive à l’autre, est posé sur ma table de travail depuis plusieurs mois.

Parce que je sais que c’est un livre qui ne laisse pas indemne, douloureux et nécessaire.

Il est là, tel un astre noir, ou un poème visuel issu d’une catastrophe.

©Antoine Lecharny

Consacré aux fusillades massives de Juifs en Europe de l’Est et dans les pays Baltes – la Shoah par balles -, Sous terre est un livre de deuil et de mémoire, de recherche et de tentative de compréhension.

Dans un noir et blanc granuleux rendant perceptible la pulvérulence du temps, et l’effacement des traces, Antoine Lecharny montre l’impossible : des paysages relativement ordinaires qui furent le lieu d’événements atroces.

Prises entre 2021 et 2024, les images de cet ouvrage hanté par la mort témoignent de la présence spectrale des suppliciés.

Nous sommes en Estonie, en Lettonie, en Lituanie, en Roumanie, en Moldavie, en Pologne, en Ukraine, en Slovaquie, en des paysages froids, enneigés, sales, inquiétants.

La solitude des personnes représentées est patente, alors que règnent ici le glas et la défiguration.   

©Antoine Lecharny

Le flou indique l’ambiguïté des lieux, des êtres, de la matière photographique elle-même, entre preuve et interrogation.

Sous terre est un livre de silence, ou de parole arrêtée : comment parler ? que dire ? comment traduire la honte quand les cris sont encore assourdissants ?

Des trains, des tombes, des arbres fantomatiques.

Des oiseaux virgulant de leurs ailes sombres le ciel, traces de balles, âmes en partance.

Visage caché, corridors terrifiants, il y a un symbole nazi sur un mur en briques.

Des flaques boueuses comme du sang répandu.

Le dénuement, la survie, le désespoir qui dégoutte.

Le Troisième Reich imprime encore sa marque fétide sur des espaces de sacrifice.

Crochets de pendaison, pare-brise brisé, croix païennes, combats de chiens.

Impression d’incarcération, d’asphyxie, de stade terminal de l’humanité.

©Antoine Lecharny

S’écorcher les doigts et les yeux, écarter les barbelés de l’Histoire, se confronter à l’indicible.

On peut se mettre à genoux, prier, ou se voiler la face.

On peut fuir, chercher à oublier, s’éloigner de la compagnie putride des humains.

On peut, mais il faut d’abord lire, après avoir découvert les images fermes et tremblantes du photographe, ses propos rendant compte des tortures subies par des hommes et femmes assassinés par une soldatesque haineuse, ainsi que ceux d’Annette Becker citant en préliminaire de son texte Vassili Grossman, psalmodiant « la mort d’un peuple ».

L’historienne fait entendre la voix de Himmler, paroles prononcées le 24 avril 1943 devant de hauts responsables de la SS à Kharkov, en Ukraine : « La question des Juifs sera réglée […] dans les territoires occupés par nous. […] Il en va de l’antisémitisme comme de l’épouillage. Détruire les poux ne relève pas d’une conception du monde. C’est une question de propreté qui sera bientôt réglée. Nous n’aurons bientôt plus de poux. […] Après, l’Allemagne sera débarrassée. »

On ne voit plus rien, mais il y a tout à voir, à comprendre, à nommer, à traduire.

On ne peut pas imaginer, mais on imagine cependant. 

©Antoine Lecharny

Sous terre s’édifie dans cette aporie, car la mémoire résiste, et la dignité des persécutés, malgré les coups et avanies reçus.  

On ne quitte pas ce livre, c’est un monument vivant qui nous enjoint à ne pas baisser la garde devant les logiques discriminatoires et ségrégationnistes qui reviennent.

Antoine Lecharny, Sous terre, textes en français et anglais Antoine Lecharny et Annette Becker, conception graphique Antoine Lecharny, traduction Olivier Waine, relecture Catherine Jardin, Luba Jurgenson, Esther Roux-Bourgeois, Lauriane Rollier, photogravure Les Artisans du Regard, Editions d’une rive à l’autre, 2025

https://antoinelecharny.com/

https://www.editionsdunerivealautre.com/produit/sous-terre/

©Antoine Lecharny

Antoine Lecharny est représenté par la galerie Sit Down (Paris)

https://sitdown.fr/portfolio/antoine-lecharny

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