La condition humaine, par Christophe Abadie, peintre

©Christophe Abadie

Oui, c’est ainsi que les hommes vivent, s’incarnent, fuient, se déchirent, meurent.

Colligeant plus de vingt années de recherches picturales, Anthropisme, de Christophe Abadie, est une monographie d’une grande force visuelle, l’artiste mettant sa maîtrise technique au service d’une réflexion sur la condition humaine.

Les motifs et gestes traditionnels de la peinture – descente de croix, portraits d’enfants à la Sorolla, marines, natures mortes, scènes à la Manet et Goya, tonalités crues façon Soutine – rencontrent chez lui la contemporanéité la plus douloureuse : êtres en exil, vies nues et nomades, violences policières et révolutionnaires.

La toile se charge de pigments, légèrement ou plus intensément, sa matérialité est perceptible : avant de peintre des sujets, Christophe Abadie peint la peinture.

Des enfants plongent dans une piscine, et c’est un éloge du corps libre dans le bleu, de la joie d’une dilution, comme une fête de jouvence dans un bain de peinture.

Publié sur beau papier épais par Editions Odyssée, Anthropisme expose des peintures à l’huile, mais aussi des aquarelles, lavis d’encres noires et fusains, le dessin se fondant dans la couleur, comme dans les toiles du dernier Titien.  

©Christophe Abadie

Jeux d’enfants, chorégraphies de luttes pour rire, gravité des réminiscences quand les attitudes deviennent involontairement christiques ou bibliques.

Homards et araignées de mer côtoient des masques à gaz utilisés par les Black Bloc s’affrontant aux forces de l’Etat, équipés de manière idoine, protégés par leurs carapaces eux aussi.

La tension est vive, on se cogne, on se tabasse, on se piétine, on s’étouffe.

Peindre la mer est un défi, embarquements, évasions, parades vénitiennes, élargissement du champ.

« La mer, écrit l’artiste, radicale, immensité visuelle, à la surface hostile et bouleversée ou sereine, d’une paix qui paraît éternelle. A sa surface, le navire, la barque, le vaisseau qui assure la survie, mais aussi le passage, lien entre deux mondes, lieu de toutes les promiscuités, mais aussi des solidarités. Un refuge au sein d’un monde qui nous digèrerait au sens propre, plancher sur un fond mouvant, fragile esquif dans la tempête. Les profondeurs mystérieuses, parfois glauques et inquiétantes, fixées par leurs crampons, leurs byssus, leurs ventouses, rampant sur les sols comme pauvres de nous sur terre, ou mouvantes en trois dimensions, solennelles et lentes, frénétiques et affairées, saccadées ou désordonnées, aux circulations et aux circonvolutions improbables, mais étonnamment élégantes. L’attraction vers le fond… Tout m’attire dans la mer. »

Un être se noie, est frappé, est sauvé.

Au cœur du désastre, il y a des gestes de solidarité (série Wounded soldier helped), un vieux noyer majestueux et solitaire (arbre de Jupiter), et, unique dans l’ouvrage, une scène de rencontre érotique merveilleuse de délicatesse et de puissance.

©Christophe Abadie

Les dernières pages d’Anthropisme montrent des êtres en exil portant leur paquetage.

Ce sont des silhouettes qu’écrase le ciel, mais ce pourrait être aussi des baigneurs, ou groupe d’amis se rendant à la plage, ou de simples randonneurs.

L’ambivalence dit tout de l’atroce et magnifique condition humaine.

Savons-nous nous-même dans quel cortège nous nous situons ?

Avec sa série des êtres en marche – vers quel destin ? quels lieux de repos ? quelle autre vie ? -, Christophe Abadie touche un point d’universel : nous errons, l’art est un ancrage, quand nous emporte le tourbillon du temps.  

Son œuvre est morale sans être moraliste, de doutes profonds et de certitude quand à la capacité de la peinture à nous proposer une méditation ininterrompue sur notre condition de mortels, terrible et lumineuse.   

Christophe Abadie, Anthropisme, direction éditoriale Camille Gallet & Gilles Cargueray, préface Pierre Lamalattie, textes Christophe Abadie, Luis Belhaouari, Christian Noorbergen, traduction vers l’anglais Maren Baudet-Lackner, relecture Catherine Guichardon, direction technique John Briens, photogravure Christophe Boënnec, photographies Christophe Abadie, Benoit Jeanneton, Bertrand Michau, Editions Odyssée, 2026

https://www.editionsodyssee.com/anthropique

https://www.christopheabadie.com/

Christophe Abadie est représenté par la galerie Cyril Guernieri (Paris)

https://galerieguernieri.com/

https://galerieguernieri.com/artists/christophe-abadie/

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