Poésie ne s’achève pas, par Alda Merini, écrivaine

Alda Merini

« Si quelqu’un essaie de saisir ton regard, / Poète, défends-toi avec férocité / ton regard, ce sont cent regards qui hélas /                   t’ont regardé en tremblant » (Alda Merini)

La société n’aime pas les poètes.

Au fond, elle ne peut pas les supporter, puisque leur lucidité troue le vaste mensonge qui nous tient lieu de monde.

« Je suis née gitane, je n’ai pas de place fixe dans le monde, / mais peut-être qu’au clair de lune, / je me figerai à l’instant de ta venue, / assez longtemps pour te donner / un seul baiser d’amour. »

Recueil de poèmes écrits à la suite de séjours que la poétesse Alda Merini, souffrant de troubles bipolaires, effectua à l’asile, y subissant notamment des électrochocs, Vide d’amour, que publient après Confusion des étoiles les éditions Seghers – j’ai présenté ce livre dans L’Intervalle -, est à la fois un hommage aux êtres aimés (son mari, second époux, Michele Pierri) et à ceux qui l’ont formée (les poètes Salvatore Quasimodo et Giorgio Manganelli ; Marina Bignotti, directrice de la maison d’édition Scherwiller), mais aussi un cri jeté dans un océan d’indifférence.

« De l’espace, donnez-moi de l’espace / pour lancer un cri inhumain, / ce cri silencieux que pendant des années /                      j’ai éprouvé dans ma chair. »

Alda Merini (1931-2009) célèbre sa ville, Milan – elle fut internée au « démentiel » hôpital Paolo Pini à partir de 1965 -, mais aussi le désir cru, net, tranchant, pour les hommes, dans un lyrisme teinté d’un lexique quelquefois sacré.

« Mon homme est l’égal du Seigneur / mon homme est l’égal des dieux / s’il me touche / je me sens femme, / et je me sens comme l’eau qui coule / dans les chênes verts de la vie. »

Regroupant des plaquettes de poésie longtemps épuisées, cette anthologie établie en Italie en 1991 est aujourd’hui traduite en français par Alessandra Domenici et Gabriel Dufay (lire Sauver la beauté, publié à L’Atelier contemporain).

« Les plus beaux poèmes / s’écrivent sur les pierres / genoux écorchés / et esprit aiguisé par le mystère. / Les plus beaux poèmes s’écrivent / devant un autel vide, / encerclé par les agents / de la divine folie. » (La Terra Santa)

Plus loin : « Voilà, je suis ici à genoux / attendant qu’un ange vienne m’effleurer / avec grâce et légèreté, / et entre-temps je caresse mes pieds pâles / de mes doigts fiévreux d’amour. »

Les poèmes d’Alda Merini sont en quelque sorte des oraisons, dont la dimension érotique est patente.

« J’ai aimé tendrement de très doux amants / sans jamais qu’ils n’en sachent rien. / Et sur eux j’ai tissé des toiles d’araignées / et je fus la proie de ma propre substance. / Dans mon âme il y avait de la prostituée / de la sainte, de la sanguinaire et de l’hypocrite. / Beaucoup ont donné à mon mode de vie un nom / et je ne fus pour eux qu’une hystérique. »

A Michele Pierri : « Mon amour, pardonne-moi : je suis brutale et je voudrais t’enduire d’huile, / je te poursuis et je voudrais / face à toi devenir un tapis, / je t’aime et je me retranche dans mon silence, / mais j’ai peur, peur de moi-même, / de ces lys terrifiants de faim et de fange / qui poussent dans mon esprit. »

Autre poème : « L’entre-jambe est la force de l’âme, / silencieuse, obscure, / un bourgeon de feuilles / d’où sort le grain de la vie. / L’entre-jambe est tourment, / poésie et paranoïa, / délire des hommes. »

La poésie sauve, comme le cœur qui se donne.

« Comme tu es nu, mon amour, / nu et sans défense : / je suis la véritable lyre / qui te frappe en plein cœur / et te comble d’offrandes. »

Poésie dit aussi l’atroce douleur de n’être que funambule dansant, sacrifié, sur un fil électrique.

« Quand ils nous ont passé la corde au cou / et nous ont jetés nus sur des lits de camp / avec des tessons de bouteilles immondes / pour nous pousser à l’autodestruction, / alors sur nos fronts trempés, / est apparue la sueur des jardins sacrés / des maudits jardins d’oliviers. / Quand les bâtards d’infirmiers / ont soulevé nos jupes putrides / et ont ricané, ont ricané rageusement, / c’est à ce moment précis / que nous avons souhaité être lapidés. / Quand ils sont venus nous crucifier dans les chiottes, / pour nous soumettre à la méthode Cerletti [électrochocs], / c’est à ce moment-là que la Gestapo a gagné / et que nos corps damnés / n’ont pas osé se débattre de toutes parts / pour la résurrection de l’humanité. »

Mais qu’est-ce que ce vide d’amour, s’interroge en postface le poète Gabriel Dufay ? le silence, le désenchantement, le rejet, le manque d’empathie ?

« Moi j’aime les recoins sombres / des tavernes endormies, / où les gens s’abandonnent à l’excès du chant, / j’aime les choses blasphématoires et légères, / et les verres de vin profonds, / où l’esprit se réjouit, / échelle de pensée magique. »

Alda Merini, Vide d’amour, préface de Maria Corti, postface de Gabriel Dufay, édition bilingue, traduction de l’italien par Alessandra Domenici et Gabriel Dufay, Editions Seghers, 2026, 288 pages

https://www.lisez.com/editeurs/seghers

https://www.lisez.com/livres/confusion-des-etoiles/9782232148118

Nombre d’écrits d’Alda Merini sont conservés au Fonds de manuscrits des auteurs modernes et contemporains de l’université de Pavie

Gabriel Dufay, Sauver la beauté, préface de Yannick Haenel, L’Atelier contemporain, 2026, 134 pages

https://www.editionslateliercontemporain.net/collections/litteratures/article/sauver-la-beaute

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