
Vase étrusque ©Bernard Plossu – tirage Guillaume Geneste
« Je veux savoir si je peux compter sur vous, ou si vous allez passer l’année en arrêt maladie pour écrire votre thèse… »
Pour la quatrième fois dans un titre, après La solitude Caravage (Fayard, 2019), Notre solitude (Les Echappées, 2021), Pierre Bonnard. Le feu des solitudes charnelles (L’Atelier contemporain, 2024), Yannick Haenel emploie le même mot.
Parce qu’il s’agit à la fois d’un trésor intime relevant du point le plus opaque et d’une expérience de dégagement offrant la chance d’une éclaircie salvatrice.
Faire un bond hors du rang des meurtriers, comme le pensait Kafka de l’acte de littérature.
Lorsqu’il assistait pour Charlie Hebdo au procès des protagonistes des attentats de janvier 2015, Yannick Haenel s’était posé cette question : qu’est-ce qu’une parole dans un lieu clos et solennel tel qu’un tribunal ?
En composant La solitude des professeurs est infinie, l’écrivain s’est souvenu de ses premières années d’enseignement dans des banlieues parisiennes dites difficiles, renouvelant son interrogation fondamentale sur la parole.
« Le déluge ne finira jamais. Sa clarté m’illumine encore tandis que j’écris ces phrases ; il s’est passé trente ans, et je suis toujours collé au hublot. »
Qu’est-ce qu’un acte d’enseignement ? Que fait-on du feu qui nous anime lorsque l’on choisit d’être professeur par vocation ? Comment construit-on une communauté à partir d’un poème partagé ?
Si ce livre très fin sur les premiers pas d’un professeur dans un milieu parfois hostile, tant dans la salle des collègues que dans celles où se massent les élèves, ne manquera pas d’alimenter des débats de nature sociologique et politique sur l’état actuel de l’école – et l’autocensure nourrie de peur des enseignants face aux phénomènes de radicalisation idéologique marqués notamment par l’assassinat de Samuel Paty en 2020 et Dominique Bernard en 2023 -, il faut d’abord le lire comme un roman de formation (Bildunsgroman à la française), entre désir de faire sa part en agissant pour l’unité républicaine, et tentative de désertion.
Etre à la fois au cœur de la société, là où se rassemblent de jeunes êtres à guider, et ailleurs, en ces territoires où il importe de ne rien lâcher de son désir – par essence multiforme -, comme disait Lacan.
La solitude des professeurs est infinie est, sur le plan ésotérique, un livre sur les vases, ceux qu’on brise pour révéler la coupe d’or intérieure de la libération, et ceux qu’on trouve, quelquefois peints, dans les tombeaux étrusques.
Le Zohar et la mystique juive sont au centre de la pensée de cet ouvrage, Dieu ayant déposé sa lumière dans des vases ne pouvant en supporter l’intensité, et se brisant pour en répandre des étincelles créatrices de mondes, alors que d’autres restent prisonnières des fragments répandus sur le sol.
Enseigner, à partir d’un silence créé en commun, consiste donc à rendre compte du génie de ces étincelles, et à tenter, par le logos johannique – la responsabilité performative du dire – et les gestes de profonde compassion/considération envers qui nous écoute et regarde, de restaurer l’harmonie perdue.
Il ne me paraît pas utile de dévoiler ici, dans la trame du roman, à quel moment et de quelle manière un vase se brise, mais de comprendre quelle est la portée spirituelle de ce livre.
On peut considérer La solitude des professeurs est infinie comme la préquelle de Cercle (Gallimard, 2007), mais cet ouvrage est aussi un palimpseste du grand œuvre entier de l’écrivain : on y retrouve, outre son personnage principal Jean Deichel, des motifs présents dans l’ensemble de ses livres, le passage d’un renard (Les Renards pâles, Gallimard, 2013), la couleur gris-bleu (Bleu Bacon, Stock, 2024), le fantasme de l’évasion (Prélude à la délivrance, Gallimard, 2009), les taches de rousseur féminines (Tiens ferme ta couronne, Gallimard, 2017), la musique de Joy Division (Le Sens du calme, Mercure de France, 2011), la bienfaisance d’un jardin (Le Trésorier-payeur, Gallimard, 2022)…
Il y a dans ce dernier opus de la satire (belle galerie de personnages, aussi superbes qu’odieux), du burlesque (Jean Deichel est le frère puîné beckettien de Buster Keaton) et des rêveries d’école buissonnière qui sauvent.
Lire Yannick Haenel, c’est toujours accepter, à un moment donné, quand le feu est devenu si ardent qu’il dévore les misères de notre emploi du temps, de ne plus rien faire d’autre que d’en méditer les pages.
On est englué, mais il y a des couleurs, une voix particulière, plus indemne que les autres, des chemins de fiction inattendus, les lignes d’un roman qui nous recrée.
Pourquoi va-t-on à l’école ? Pour avoir la possibilité que quelqu’un nous autorise et aide à formuler et prononcer nos propres phrases.
On peut certainement aussi se passer de cette étape, mais il faut malgré tout des intermédiaires, des messagers, des éveilleurs.
La littérature de Yannick Haenel est une dame souveraine procurant une joie folle, celle de nous permettre d’accéder à notre liberté.
Le narrateur, professeur anarchiste amoureux de Rimbaud arrivant dans un collège de Goussainville, de déclarer : « Je suis pour la béatitude. »

Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Gallimard, 2026, 316 pages
https://www.gallimard.fr/catalogue/la-solitude-des-professeurs-est-infinie/9782073161925