Une nuit andalouse, partie 3, par Serge Airoldi, écrivain (5)

©Serge Airoldi

En cette rentrée littéraire – expression insupportable, comme s’il fallait « rentrer » -, j’ai souhaité faire entendre la prose si riche de Serge Airoldi, son cante jondo, en lui proposant de publier, sur plusieurs jours, deux de ses textes inédits.

Phrase-limon, célébration du tout de la création, fièvre de l’existant, vertige de l’accumulation, dépense anarchiste, gai savoir, tel est ce qui constitue l’éthos et le verbe d’un écrivain à l’oeil acéré considérant, pour et contre l’animalcule occidental arrivé à son stade à peu près terminal, la littérature comme l’un des derniers territoires de liberté.

©Serge Airoldi

« Une nuit andalouse

[Grisaille et Mimèsis]. Averroès et Maïmonide entrent maintenant en grande conversation. Bien sûr, les deux Cordouans explorent une fois encore la question très aristotélicienne de la représentation, de la mimèsis. Ce sont eux qui ont reçu l’héritage du philosophe grec par le truchement des Arabes. Ce sont eux qui ont restauré et livré sa pensée aux siècles ultérieurs. María Zambrano Alarcón, elle aussi très aigüe sur l’œuvre d’Aristote tend l’oreille. Née à Vélez-Málaga, disciple de José Ortega y Gasset, penseuse, philosophe, essayiste, Prix Prince des Asturies en 1981, elle fut la première femme à recevoir le Prix Cervantès en 1988. Elle a quitté ce monde en 1991.

  • Que dis-tu de cette représentation ? interroge Averroès en montrant la photographie de la guitare faite par le Sicilien Luciano del Nero.
  • Cela m’intrigue, répond Maïmonide. Je pense, et tu dois penser comme moi et comme Aristote avant nous, que l’homme est par nature un imitateur. Et qu’il y a trois façons d’imiter : comme les choses sont, comme on les dit, et comme elles devraient être.
  • Jusque-là, je te suis.
  • Dans le cas présent, l’affaire est troublante. Je ne sais comment exprimer ce que nous voyons…
  • Je viens de dire au peintre Zurbarán que c’est une photographie, intervient Paco de Lucía. C’est un procédé technique complexe qui serait long à vous expliquer. Disons que, à l’aide d’un outil très élaboré, un appareil photographique, les contemporains peuvent capter la représentation d’un objet, d’un paysage, d’une personne, d’un effet de la lumière. De tout ce qu’ils souhaitent…
  • Incroyable, s’exclament de conserve Maïmonide et Averroès. C’est une diablerie. Comment cela est-il possible ? Entendre et vérifier une chose pareille change beaucoup la donne de la représentation qui nous importe tellement. Si nous comprenons bien ce sortilège dont vous parlez, il n’y a plus de filtre entre ce que le photographe, dites-vous, voit et « saisit ». Entre lui et le réel, rien d’autre que cette stupéfiante machine qui prend, comme un aigle arracherait au sol un lapin en fuite, ce qu’elle souhaite, d’une façon instantanée. Foudroyante.
  • C’est plus compliqué, précise Paco de Lucía. L’appareil dont je vous parle n’est qu’un instrument au service de l’œil, de la pensée et du sens esthétique du photographe qui choisit un cadre et un instant pour le fixer à jamais.
  • Ah…Nous les peintres, sommes les grands instigateurs de la forme et de la couleur, de la Présence, s’obstine Zurbarán. Nous sommes les véritables inventeurs du monde. La diablerie dont vous parlez messieurs, ce n’est pas l’apanage d’une machine à laquelle moi aussi, je ne comprends fichtrement rien. Les diables, c’est nous. Le réel est une donnée bien étrange à définir et encore plus à dire, à écrire et à représenter. Quand je peins un agneau, un visage, une scène biblique, je ne peins pas l’agneau, le visage, la scène biblique, je peins l’idée de l’agneau, du visage, de la scène biblique. En représentant, j’interprète et donc je réduis tout en m’illusionnant d’immensifier. D’ailleurs, que savons-nous faire d’autre ? Comment agir autrement ? L’Unité nous est interdite, tout comme l’Exacte Vérité qu’une pensée sera toujours incapable de formuler. Tout au mieux une vérité.
  • Ah…, soupirent Maïmonide et Averroès, voilà que notre homme nous parle des Idées et se fait platonicien à présent…
  • J’ignore si je suis platonicien, s’agace Zurbarán. Je sais en revanche où se trouve mon pouvoir. Dans la technique qui me permet de donner à voir ce que chacun est en mesure d’identifier comme étant un agneau ou toute autre chose de ce monde. Et surtout, mon grand pouvoir, c’est ma faculté à signifier ce que mon temps attend d’une vérité.
  • Vous trouviez monsieur fort platonicien, note María Zambrano… Je ne sais pas s’il n’est pas davantage hégélien…
  • Hégélien ? lancent les trois hommes. De quoi s’agit-il ?
  • Hegel était un philosophe allemand, explique María. Je pense à lui parce qu’il est question de Vérité, de Temps, de Représentation artistique dans ce que vous exprimez et aussi, parce que j’ai envie d’ajouter à votre dialogue, les questions de la couleur, du noir, du blanc. Et du gris. Et même de la grisaille. Tout cela aussi charpentait la réflexion du philosophe.
  • C’est exact, encourage Zurbarán. Ces choses nous animent. Parlons de la couleur. Elle est absente de cette photographie. Quelle drôle d’idée ! Si le procédé permet de saisir l’instant, pourquoi n’est-il pas capable de capturer ce que l’œil voit vraiment ? Un œil ne voit pas une guitare dans cet état de la non-couleur. La vie est couleur. Et ce que nous voyons là est un manque cruel de couleur. Donc de vie.
  • Il existe bien entendu des photographies en couleur, complète Maria.
  • Alors, pourquoi s’en priver ? questionnent les deux grands penseurs cordouans et le peintre que cette conversation déstabilise un peu.
  • C’est une grande question, reconnaît María. Ce sujet n’est pas mon terrain. Les photographes de mon temps pourraient mieux vous convaincre ou au moins, tenter de vous expliquer. Mais je me dis, pour avoir vu des quantités de photographies, mon époque en est pleine, que, sauf à aller à l’essence de la couleur, et alors il faudrait s’en remettre à l’avis d’un Saul Leiter, d’une Dolorès Marat, peut-être d’un Samuel Eggleston – c’étaient des très grands noms de mon temps – seul le noir et le blanc en restent à la structure et à la matière par le maniement du clair et de l’obscur. Comme si nous étions là dans quelque chose de plus spirituel. Dans un essentiel. Dans l’Un primordial. Vous parliez d’Unité, à l’instant, cher Zurbarán… D’ailleurs, plutôt que de noir et de blanc, il faudrait parler de noirs, de blancs et surtout de gris. Et le gris, la grisaille, me ramènent encore à Hegel et au concept, à l’abstraction, à la perte peut-être. Ce serait à discuter. Mais nous nous engageons là, messieurs, dans une grande affaire.

     [La Quête d’Averroës]. Le peintre sévillan Bartolomé Esteban Murillo a assisté à cet échange. Il en reste bouche bée, comme Velázquez d’ailleurs. Il n’en revient pas que l’état de la pensée pût à ce point questionner sa gestique et son intention de peintre. Et sa finitude et sa réduction quand il tentait de vérifier et de produire l’exact contraire. Quant à la photographie…Quelle étrange expression ! …Voilà donc ce que les temps ultérieurs ont fomenté… Il n’en revient pas. Il pense, en particulier, à ses célèbres jeunes mangeurs de melon et de raisin, aux pieds sales. Il se demande, à la lumière de ce qu’il a entendu : « Mais qu’ai-je donc représenté là ? Et d’ailleurs, convient-il de se poser ainsi la question ? ».

  • C’est très important d’incarner, intervient soudain Maïmonide.
  • Tu as raison, le conforte Averroès. Les choses n’existent que si elles sont incarnées, n’est-ce pas ?…
  • Oui, j’ai écrit cela, dans le Livre des Egarés, au chapitre XXVI : « Car le commun des hommes ne peut concevoir l’existence, si ce n’est dans le corps particulièrement, et tout ce qui n’est pas un corps ni ne se trouve dans un corps n’a pas pour eux d’existence » …
  • Le corps est une chose fondamentale, nous sommes bien d’accord cher Maïmonide mais tu vas bien plus loin encore…
  • J’ai essayé, répond modestement le philosophe juif. Il faut également prendre en compte la question de l’imagination, qui est une expansion de l’image même du corps. Il faut aussi faire connexion avec le symbolique et le langage et certainement avec d’autres données encore de l’humain et de ce qui galope bien au-delà de lui depuis toujours, bien avant l’humain même.
  • Quelle anticipation, s’émerveille María Zambrano qui pense à cet instant précis à Jacques Lacan et à d’autres auteurs comme Jorge Luis Borges. L’Argentin écrivit une fois cette puissante nouvelle, La Quête d’Averroës dans laquelle il note, et cette idée n’a rien à voir avec la glorification d’un passé et de l’inertie qu’il exigerait : « L’ambition d’innover venait de l’ignorance, elle était condamnée à l’échec ».

     [Les nuances de la chose andalouse]. Les deux philosophes, l’un musulman, l’autre juif, continuent de débattre et María Zambrano, ayant réveillé la longue mémoire de Borges se souvient que dans le même recueil de nouvelles, prolongeant finalement cette première saillie, l’Argentin avait écrit : « On dit que tous les hommes naissent aristotéliciens ou platoniciens (…) A travers les siècles et les latitudes, les noms, les dialectes, les visages changent, mais non les éternels antagonismes. L’histoire des peuples aussi recèle une secrète continuité… »

     María Zambrano sourit, comme elle le fait encore en songeant au fait qu’Averroès, figure du libre esprit ne connaissait les textes grecs, au premier rang desquels ceux d’Aristote, qu’à travers les traductions arabes de versions syriaques ; une traduction de traduction ; que toute cette généalogie ne pouvait conduire qu’à des altérations ; que toute l’histoire n’est qu’altération ; que toute cette histoire s’était accompagnée de bien de heurts ; qu’un concile tenu en France sous Philippe-Auguste avait fait brûler la Métaphysique d’Aristote ; qu’un docteur anglais de l’ordre de Saint-Augustin avait assuré que seul l’Antéchrist ne pouvait entendre les livres du philosophe grec. María Zambrano en conclut rapidement, dans un éclair de la pensée, comme la pensée le permet et nous sauve parfois du désastre promis, qu’une idée est chose à la fois bien puissante et bien fugace et que le rendez-vous de ce soir, où il faudra, si elle a bien compris la raison de ce rassemblement, dire toutes les nuances de la chose andalouse, reviendra à une drôle d’acrobatie collective.

     [Grand Esprit du Guadalquivir]. L’assemblée se constitue peu à peu. La nuit profonde avance. Arrive Léon l’Africain, diplomate né près de Grenade en 1494, auteur d’une fameuse Description de l’Afrique. Suivent Antonio de Nebrija, humaniste et grand grammairien espagnol, né à Lebrija, moins connu comme étant Antonio Martínez de Cala y Xarava, puis Francisco MorenoGalván, peintre, poète, communiste, son ami le cantaor, José Menese Scott, il s’exclame, poing levé « Viva Mao » comme il le fit une fois avant de commencer son récital, à Madrid. Et enfin Francisco Pacheco, maître de Velázquez et de Cano.

     La Gitane du patio voisin s’enfonce maintenant dans une peine noire dont les gens de son peuple ont le triste privilège et la remarquable ingénierie.

El niño Dios se ha perdio

su madre lo anda buscando

y esta a la orilla del rio

ay, de juerga con los Gitanos

L’enfant Dieu s’est perdu

Sa mère le cherche

Il est au bord de la rivière

Ay, il fait la fête avec les Gitans

     A la orilla del rio, « tout au bord de la rivière », répète l’Esprit Invisible dans un souffle ample, comme une onde mugissante que génère depuis des millénaires le Si Grand Fleuve, ce Wadi al-Kabirqui émerge de la Sierra de Cazorla, dans le barranco de los Teatinos et qui file six cents kilomètres plus loin se jeter dans l’océan à Sanlúcar de Barrameda. D’abord Tartessos, puis Bétis et désormais Guadalquivir. Tout et tous ont navigué sur ses eaux, caressé ses chairs, baisé ses flancs, léché son dos. C’est lui l’Historien. L’Inventeur. D’un commun accord, les convives l’ont désigné Grand Esprit, Grand Maître de la Cérémonie.

     Nec Plus Ultra.

     Il glisse de l’un à l’autre, parle peu sinon à la façon d’un vortex, d’un hapax savamment murmuré, écoute beaucoup, charrie de l’or et des boues. Il est insaisissable. Il accomplit son labeur de fleuve.

©Serge Airoldi

     [Una verde bandera]. L’Esprit boit avec intérêt les paroles de Blas Infante, son Ideal andaluz posé devant lui au milieu de plus de trois mille manuscrits. A Hercule, le père du nationalisme andalou, journaliste, anthropologue, musicologue, notaire aussi, conférencier, confie : « Mon nationalisme, avant qu’andalou, est humain. Je crois que, par la naissance, la Nature signale aux soldats de la Vie le lieu où ils doivent lutter pour elle. Je veux travailler pour la Cause de l’esprit en Andalousie car en elle je suis né. Si je me trouvais dans un autre endroit, je m’efforcerais pour cette Cause avec la même ferveur. »

     Hercule n’est pas très au fait de ces aspects : lutte, nationalisme, cause. Il retient juste le fait que son effigie figure désormais sur le drapeau andalou pour lequel Blas Infante n’est pas étranger. Et il le remercie. Si Abu l-Asbag Ibn Arqam avait pu se libérer ce soir-là, pour la tertulia, Blas Infante lui aurait confié tout son intérêt pour un poème. Mais le philologue, né à Guadix, vizir du roi al-Mu`tasim Ibn Sumadih, était également astronome et ce soir-là, le ciel étoilé avait beaucoup à dire, ailleurs. Le ciel annonçait. Abu l-Asbag Ibn Arqam était absent, comme Al Mutamid ibn Abbad, poète lui aussi, dernier émir abbasside à régner à Séville. Lui, boudait l’invitation. Destitué par les Almoravides qui l’exilèrent au Maroc, obligé de supporter l’affront de sa belle-fille Zaida qui s’enfuit en Castille, se convertit au christianisme, devint Elisabeth et maîtresse d’Alphonse VI de Castille, l’émir-poète ne voulait plus entendre parler de ce côté-ci de la Méditerranée.

     La nuit cordouane ayant horreur de ce vide, Blas Infante se contente de réciter intérieurement le poème fameux d’Abu l-Asbag Ibn Arqam, songeant à ce que ses mots ont permis pour la bannière andalouse :

que se ha hecho de la aurora blanca un cinturón…

Una verde bandera

     [L’Agrément de celui qui est passionné pour la pérégrination à travers le monde]. Isidorus Hispalensis, qui se faisait appeler plus simplement Isidore de Séville, évêque de la ville au temps des Wisigoths que sa famille avait contribué à convertir au christianisme, comprend mal, lui aussi, cette question du nationalisme andalou et de la verde bandera. La pensée d’Aristote lui est bien plus familière. Murillo s’approche pour le dévisager enfin. Il a peint son portrait, jadis, mais rien n’est jamais mieux pour le peintre que le modèle en vérité plutôt qu’une vague représentation d’une apparence supposée.

     Dans les dernières arrivées, figurent quelques retardataires tel Abu Abdallah Muhammad ibn Muhammad ibn Abdallah ibn Idriss ibn Yahya ibn Ali ibn Hammud ibn Maymun ibn Ahmad ibn Ali ibn Obeid-Allah ibn Omar ibn Idriss  ibn Abdallah ibn Hassan ibn Ali ibn Abi-Talib, originaire de Cordoue et de Málaga, plus connu comme Idrîsî, géographe de son état, créateur d’un des premiers planisphères du monde et auteur, pour le compte du roi Roger II de Sicile du célèbre livre : L’Agrément de celui qui est passionné pour la pérégrination à travers le monde. Il pénètre dans les arcanes du patio en déclamant : « Les qualités des habitants de Cordoue sont trop célèbres pour qu’il soit nécessaire d’en faire mention et leurs vertus trop évidentes pour qu’on puisse les taire. Ils conjuguent splendeur et beauté. Ce sont les plus grands savants de cette contrée et des modèles de piété. Ils sont renommés pour la pureté de leur doctrine, la probité de leurs gains, la beauté de leur apparence qu’il s’agisse d’habits et de montures, l’élévation de leur intérêt pour les assemblées et les rangs et leur maîtrise des mets et boissons. Ils sont, de plus, doués du caractère le plus aimable et des manières les plus dignes d’éloges. Cordoue ne manqua jamais de savants illustres ni de personnages distingués… ».

     [Le Merle Noir]. En entendant ces mots, le cœur et l’âme d’Abû-l-Hasan ‘Alî ibn Nâfi’, alias Ziryâb, « le Merle Noir » vibrent de bonheur. Il est né en Irak en 789. Très jeune, il a été attaché à la cour du calife al-Mahdî comme élève du célèbre musicien Ishâq al-Mawsîlî. Il s’est exilé volontairement, d’abord en Egypte, puis vers Al-Andalus, où l’émir ‘Abd al-Rahmân II, quatrième émir omeyyade de Cordoue, indisponible lui aussi pour la tertulia, l’a chaleureusement accueilli.

     En son temps, Ziryâb dicta là le bon goût et la mode en fixant l’ordre de présentation des plats, en développant l’art de la table, du maquillage, de la coiffure, de l’hygiène corporelle, des vêtements. Beaucoup d’autres aspects encore. Dans son rôle de musicien, il excella au-delà de tout raffinement. On dit que son luth tenait deux cordes en soie filée dans l’eau froide et deux autres en intestin de lionceau. Une cinquième corde rouge, rajoutée par ses soins, amplifiait la représentation du vivant. Une plume d’aigle remplaçait le bois pour le plectre. La forme la plus achevée de l’esthétique andalouse qu’il imposa, c’est la nouba, appelée, après lui, à une très large diffusion au Maghreb, jusqu’au Proche-Orient. Cette nouba, respecte un ordre rigoureux : prélude vocal, instrumental, ouverture et cinq mouvements chacun précédé d’une introduction. Le système est ainsi élaboré qu’il exige aussi vingt-quatre modes rythmiques – les nawbât – que Ziryâb combinait à un symbolisme cosmologique et physiologique. Mystère de la pensée du « Merle Noir » qui avait aussi construit un déroulement de concert très strict.

  • Et si les palos flamencos, parmi cent autres influences, avaient aussi puisé à cette longue histoire ? se demande soudain Paco de Lucía en causant de monodie, de polyphonie, de contrepoint et de l’évacuation des formes arabes après 1492 avec Ziryâb auquel il vient d’apprendre qu’un de ses albums porte son nom.
  • Un al-Bôm ? questionne Ziryâb.
  • Oui, un album. C’est encore plus compliqué que l’appareil à fabriquer des images. C’est une façon de capter la musique pour toujours. Je t’expliquerai….

     [Album A]. Francisco José de Goya y Lucientes erre depuis quelques heures dans le patio. Seul. Il entend soudain le mot album et tend l’oreille, du moins ce qui lui reste de capacité auditive. Lui aussi est venu ce soir. Il n’est pas Andalou mais son séjour important à Sanlúcar de Barrameda vaut passeport. Dans le patio, il marche avec en main un carnet à dessins qu’il nomme Album A. Ou encore Cuaderno pequeño de Sanlúcar.  « Petit cahier de Sanlúcar ». Cet album lui est très précieux. Et quand Pablo Ruiz Picasso l’aperçoit, une envie lui prend de le saisir et de le feuilleter fiévreusement. Ce qu’il a vu autrefois au Prado est incomplet. Il manque désormais des pages. Au musée, seules trois sont visibles, il se souvient. Il voudrait tout compulser. Savoir. Mais sous son haut de forme, Goya demeure dissuasif. Personne ne touchera à l’album. Pas même Picasso dont il n’a que faire et dont il ignore forcément tout. Cet album est une matrice. La technique qu’y emploie Goya est la gouache d’encre de Chine, appliquée au pinceau et retouchée au crayon noir et à la plume. Pour la première fois, l’artiste utilise l’encre de Chine. Cet album est un point de départ. Viendront ensuite l’Album B et les très fameux Caprichos. Goya a noirci ce carnet lors de son séjour en Andalousie pendant l’été 1796 invité par la duchesse d’Alba, tout juste veuve.  Dans l’Album A, une première galerie de scènes et de portraits : Mujer desnuda, Joven barriendo, Mujer desmayándose en los brazos de un oficial, La duquesa de Alba con María de la Luz, Muchacha bailando al son de una guitarra, Mujer joven levantando los brazos, Joven estirándose la media, Maja de paseo / La siesta, Joven barriendo, Joven peinándose.

     Picasso sait tout cela et il voudrait voir. Absolument. Il s’approche enfin, se présente, engage une conversation et son regard persuasif tente de convaincre Goya. Finalement, ce dernier consent à feuilleter lui-même, mais rapidement, l’album sous les yeux voraces du peintre de Málaga. Et quand il finit par s’éloigner, Picasso voit Goya de dos, l’Album A sous un bras et sous l’autre, la tête du Maître dont les lèvres répètent : « Où ai-je la tête ? Mais où ai-je la tête ? »

     [Le Rouge et Le Victorieux]. Al-Mansûr, « Le Victorieux » que beaucoup dans l’assemblée nomment Almanzor, passe maintenant en compagnie de Mohammed ibn Yusuf ben Nasr, lequel consent à se faire appeler Alhamar. « Le Rouge ». Ils entrent discrètement. Le faste ne les passionne plus. Il faudrait des livres et des livres pour dire leur époque, leurs prouesses militaires, leurs victoires, leurs dynasties, leurs descendances, leurs goûts raffinés, leur cruauté sans frein aussi, leurs femmes, leurs réalisations. L’agrandissement de la Mezquita de Cordoue pour le premier, la fondation de l’Alhambra de Grenade pour le second. Ils préfèrent jeter un voile d’humilité sur toutes ces gloires. Ces longues et terribles et inénarrables vicissitudes. L’Histoire a eu raison de leurs vanités de souverains. Ils vivent désormais dans une nature morte.

     Voyant arriver un homme essoufflé, dissimulant du mieux possible sa main gauche morte, Hercule croit qu’il s’agit du dernier convive. L’homme se présente, avec une politesse exquise :

  • Miguel de Cervantes Saavedra.
  • Mais… si je ne m’abuse, vous n’avez rien à voir avec l’Andalousie, remarque froidement Hercule. Je sais bien que votre Quichotte et votre Panza viennent rôder dans la Sierra Morena, par ici. Mais vos moulins se trouvent dans la Manche, et votre Rossinante et votre Dulcinée del Toboso et votre Maritorne et…
  • Je suis né à Alcalá de Henares et mort à Madrid, c’est vrai, coupe net le célèbre auteur de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Mais je tiens à vous faire remarquer que j’ai connu les prisons de Séville, – je préfère ne pas revenir sur cet épisode malheureux -, et surtout, qu’un de mes grands-pères était cordouan. Médecin cordouan…
  • Dans ce cas… s’écarte Hercule.

     Et Cervantes pénètre dans le patio où s’engouffre aussi José Monje Cruz Camarón de la Isla, barbu, chevelu, fourbu, costume trois pièces bleu Poussin, chemise jonquille, pattes d’éléphants, col pelle à tarte, manteau afghan en peau de mouton, suivi par trois gorilles à barbichettes, de forte corpulence, de type mu gitano, en costard noir et lunettes de soleil d’une grande marque.

     Camarón ne devait pas venir. Finalement, il a changé d’avis. Hercule laisse faire. Les trois « accompagnateurs » l’ont dissuadé du contrôle, d’une simple moue et en glissant dans la toge d’icelui un sachet d’une poudre blanche dont le portier ne sait quoi faire.

     [Solitude sonore du toreo]. Le compte, maintenant, est bon. Du moins Hercule le croit-il. Il s’apprête à refermer définitivement les portes. Mais par précaution, il passe une tête et voit encore arriver une cohorte hardie et passionnée que conduit un homme au port altier, les cheveux longs et volumineux mais soigneusement coiffés en arrière, un costume violet de Parme, pochette et cravate assorties, coiffé d’un borsalino incongru sous ces contrées, un couvre-chef taupe en peau de lapin qu’un ami lui a rapporté de Parme.

  • Rafael de Paula, matador de toros… s’annonce-t-il
  • Rafael de…Matamore de… ???? Cher monsieur, nous sommes très honorés, mais votre présence n’est pas envisageable…fait remarquer Hercule manifestement gêné de devoir opposer une réponse presque comminatoire à une telle personnalité qu’il devine pittoresque et peu encline à répéter nom et qualité.
  • Je suis matador de toros, répète Rafael de Paula, étonné qu’un quidam aussi mal fagoté lui fasse entrave. En outre, je suis venu parce que j’ai été convié…
  • C’est que…
  • C’est que quoi ? s’agace le torero.
  • C’est que vous faites encore partie de l’Autre Monde, celui des Vivants…
  • Considérez que je viens ici avec ma part d’ombre…plaisante-t-il au milieu des hourras et des olés. D’ailleurs, vous verrez bien, ajoute-t-il narquois…Moi aussi, l’Immortel des ruedos, je finirai à mon tour par rejoindre un jour la patrie des Morts… (3)

     A cet instant, José Bergamín surgit. Il indique à Hercule être l’hôte du matador gitan, qu’il lui a jadis dédié son livre, La solitude sonore du toreo. Celui-ci entre donc, l’air goguenard, mais privé de son bataillon tonitruant où se trouve aussi une autre figura del toreo, l’ultra sévillan Francisco Lopez Romero Curro Romero, « Pharaon de Camas », bien qu’il ne soit ni Gitan ni Egyptien,lequel ayant compris la manœuvre et ne souhaitant pas vivre une humiliation, vient de s’éclipser discrètement.

     Y llegaron a Belén, entonne la Gitane du patio voisin, y vieron al niño… Ils arrivèrent à Bethléem et ils virent l’enfant… Don Rafael identifie aussitôt une voix familière de Jerez, sa ville natale.

     Veni Gitanos, veni Flamencos, que el niño de Dios se esta sonriendo. Venez Gitans, venez Flamencos, l’enfant de Dieu sourit.

     Cela a étrangement échappé au torero mais Noël s’annonce, ce qu’il finit par admettre en signant discrètement ses lèvres de la croix, à trois reprises.

  • Tout le monde est là, clame la voix du Grand Esprit du Guadalquivir.

     Alors parlons.

(3) Rafael Soto Moreno, dit Rafael de Paula, est né le 11 février 1940 à Jerez de la Frontera (province de Cadix) où il est finalement mort le 2 novembre 2025″

Dernier titre paru :

Serge Airoldi, Signora Serfatti, L’Antilope, 2026, 240 pages

https://www.editionsdelantilope.fr/project/signora-sarfatti/

©Serge Airoldi

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