
©Delphine Warin
De nature documentaire, La chance qui danse, de Delphine Warin, est bien plus qu’un reportage au long cours, c’est un hymne au peuple marocain et aux lumières qui le transfigurent.
Vivant au Maroc depuis de nombreuses années, la photographe française connaît bien ce pays, auquel elle rend hommage avec sens de la juste distance, entre pudeur et émerveillement.
Le corpus photographique révélé par ce livre n’est en rien une maraude, mais le témoignage de rencontres humaines riches, et d’images acceptées avec la plus grande confiance.
Pas de conquête d’un territoire donc, mais un don/contre-don effectué sans précipitation.
L’enjeu, précise Delphine Warin en préface du livre de fine et puissante élégance que lui consacrent les éditions Odyssée, est d’être présente sans intrusion, d’accueillir ce qui vient avec une humilité ne manquant pas de stupeur.

©Delphine Warin
« Ici, écrit-elle, j’ai croisé des amazones de fantasia, des Miss Rose, des artisanes. Et des barbiers, des maîtres soufis, des charbonniers – des univers clos, peu habitués à recevoir un photographe, qui plus est une femme. Un pays où l’homme arabe est souvent en maîtrise, et se défait rarement de son armure sociale. Une approche plus délicate, un défi peut-être. »
La chance qui danse est aussi un livre sur le temps, qui s’offre plus qu’il ne se compte, et qui s’abolit dans la beauté de l’espace.
Evoquant l’esthétique et l’éthique de son amie, ancienne élève, Sarah Moon parle de pas feutrés, de respect, de proximité bienveillante, d’intemporalité.
Frappe d’abord la beauté d’un territoire touché par des lumières donnant la sensation d’émaner d’une sorte d’Esprit originel, mais aussi les clairs-obscurs des intérieurs, les natures mortes tremblantes de vie, un souffle rembranesque.
Des liens se tissent en silence, dans la profondeur des regards partagés.

©Delphine Warin
Joie calme, paix sans hâte.
La série Les derniers soufis du Sud marocain témoigne d’une spiritualité active, adolescents et adolescentes, de plus en plus nombreuses depuis l’accession au trône du roi Mohamed VI, apprenant le à mémoriser le Coran auprès de maîtres de sagesse.
L’anthropologue Romain Simenel analyse : « Dotés d’une aura qui transpire l’accomplissement spirituel, ces maîtres soufis continuent de forger le cœur et l’esprit de milliers d’enfants et d’adolescents marocains et sont les derniers remparts contre l’influence islamiste sévissant dans le monde rural magrébin. »
Géométrie des corps dans l’espace, calligraphie des gestes et postures, vitalité des enfants et visages d’introspection ou plus grave des plus grands.
Au sud du Maroc, il y a aussi les charbonniers, hommes de suie, hommes de peine, hommes malades, vivant dans des conditions de grande précarité.

©Delphine Warin
« La région de Taroudant est riche en agrumes, citronniers et orangers, bois le plus adapté pour le charbon, détaille la photographe. Des camions déposent d’énormes troncs que les charbonniers devront ensuite couper et recouper. La construction de la meule (butte recouverte de terre dans laquelle le bois brûle) se fait en plusieurs étages. De gros troncs au sol, puis des bois moyens, de plus petits que l’on recouvre de feuilles de bananier, enfin de terre. On y allume un petit brasier à l’intérieur, et il faudra deux à trois semaines pour que le bois se transforme en charbon sans se consumer totalement. C’est pourquoi les charbonniers doivent habiter sur place, chacun étant responsable de plusieurs meules, il doit les surveiller jour et nuit. »
Les images sont prises au plus près des corps, des fumées dangereuses pour la santé, des outils.
Enfin, avec la série La peau de l’homme, Delphine Warin s’est introduite auprès de cercles d’hommes regroupés autour des barbiers des souks.
Elle s’est approchée des corps abandonnés sur les fauteuils, des peaux parcheminées, saisissant la vulnérabilité de chacun.

©Delphine Warin
« L’être est mis à nu, vulnérable. Le visage change. L’expression se transforme. Le masque tombe. Quel que soit son âge, l’enfant qu’il a été refait brièvement surface. Saisir ces instants d’intimité était touchant, précieux, sensuel même… Un bref état de grâce. Dès qu’il se lève, il se remet d’aplomb pour repartir dans ce monde où le « masculin l’emporte ». »
Par ses dernières images dialoguant avec les premières, La chance qui danse élargit de nouveau le champ, montrant une fête foraine, une fantasia, un village effondré au pied d’une montagne majestueuse.
On rebâtit, on se couvre de poussière, au nom d’Allah, au nom de la mosquée pas tout à fait détruite, au nom de la vie étrange, évidente et mystérieuse.

Delphine Warin, La chance qui danse, préface de Sarah Moon, textes Delphine Warin et Romain Simenel, et Mahi Binebine, relecture Catherine Guichardon, direction éditoriale Gilles Cargueray et Camille Gallet, assistés de Rosalie Deslandes, photogravure Christophe Boënnec, Editions Odyssée, 2025

©Delphine Warin
Ce livre a obtenu le prix Escourbiac / Fondation des Treilles
https://www.escourbiac.com/le-prix-escourbiac-fondation-des-treilles/
https://www.editionsodyssee.com/lachancequidansedelphinewarin

©Delphine Warin