
©Serge Airoldi
En cette rentrée littéraire – expression insupportable, comme s’il fallait « rentrer » -, j’ai souhaité faire entendre la prose si riche de Serge Airoldi, son cante jondo, en lui proposant de publier, sur plusieurs jours, deux de ses textes inédits.
Phrase-limon, célébration du tout de la création, fièvre de l’existant, vertige de l’accumulation, dépense anarchiste, gai savoir, tel est ce qui constitue l’éthos et le verbe d’un écrivain à l’oeil acéré considérant, pour et contre l’animalcule occidental arrivé à son stade à peu près terminal, la littérature comme l’un des derniers territoires de liberté.

©Serge Airoldi
« A Oman,
cet autre
Divers fondamental
Ce voyage, imaginaire d’abord, est devenu un fait. Son départ et l’hypothèse mouvante. Il a marché. Il s’est déroulé ; comme un fait, il est arrivé. Il y a là quelque chose de parfait, d’achevé, indépendant comme l’aiguille sur le cadran, tournant exactement son heure sans s’inquiéter des actes dont l’homme la remplit. Le voyage a donc marché de son pas implacable.
(…)
Mais il faut s’entendre : le Divers dont il s’agit ici est fondamental. L’exotisme n’est pas celui que le mot a déjà tant de fois prostitué. L’exotisme est tout ce qui est Autre. Jouir de lui est apprendre à déguster le Divers.
Victor Segalen, Equipée
Souvent, j’ai voyagé pour le simple appel d’un nom. Le goût d’un nom. Le désir d’un nom. Le songe d’un nom. Petra, Wadi Rum – que les Nabatéens nommaient Iram – Matera, Appalaches, Apennins, Aravalli, Grand Canyon, Tanger, Taj Mahal, Suzette, Dentelles de Montmirail, Jerash, Syracuse, Assise, Kairouan, Alhambra, Casarsa, Trieste, Cadix, Alpujarras, Jaïpur, Udaïpur, Matera. Yoff, le village des Lébous, Tambacounda, Saint-Louis, mont Nébo, ou encore le palais indien de Rohet où Bruce Chatwin écrivit Le Chant des Pistes, ces songlines des Aborigènes qui décrivent les itinéraires des êtres-créateurs pendant le Temps des Rêves. Ce voyage inaugural avant tous les voyages des hommes qui suivront.
Cette fois, c’était Oman.
Oman irriguait mon esprit comme Aden, Altaï, Zanzibar, Obock, Karakorum, Ispahan, Indus, Gange, Yamana, Tombouctou, Bandiagara, Mactan, Ur, Jérimadeth, Socotra, Sana’a et ses murailles que filma une fois Pasolini, un dimanche, pendant le tournage de son Décaméron.
Oman m’appelait maintenant. C’était comme une mélopée antique, de celles qu’on entendit à Ithaque pour célébrer le départ conquérant d’Ulysse et se languir de son retour interminable.
Pourquoi partir là-bas ? « S’en aller, s’en aller, paroles de vivant », clame Saint-John Perse. Mais ne sommes-nous vivants que dans une translation, une capacité biologique de motilité ? Pourquoi partir quand tout d’un environnement connu, quand l’habitus convient parfaitement à la pensée, à la réflexion, à la création ? Au confort. Imagine-t-on Marcel Proust en dehors de son lit, de ses salons, d’un doux velours ? Loin, là où les portulans indiquaient jadis que sont les lions, – hic sunt leones – et même quelques dragons, en Papouasie, chez les Comanches, tout en haut du Fuji Yama ?
Pourquoi vouloir entreprendre la route vers l’étroit chemin du fond dans les pas de Matsuo Bashō ? Pourquoi souhaiter l’ascension du mont Ventoux en compagnie de Pétrarque ? Pourquoi partir sur les routes des lointains avec Ibn Battûta ? Pourquoi désirer à ce point offrir un nouveau devisement du monde tel que le voulut Marco Polo ? Pourquoi aimer deviner tellement à quoi tient la beauté des montagnes comme Franz Schrader ? La poésie, le commerce, la quête spirituelle, l’appel du paysage extraordinaire, nouveau, romantique, ne suffisent pas à tout expliquer.

©Serge Airoldi
Pourquoi brûler de l’envie d’un pot-au-noir périlleux ?
C’est gravé dans nos grottes depuis toujours : l’ailleurs est de ce breuvage mirifique et s’invite à la noce étrange. Au sentiment océanique. Rien n’y peut : sa convocation est le plus puissant des ingrédients.
Chacun, comme Chateaubriand en route depuis Paris vers Jerusalem pourrait dresser un bilan très mitigé comme il l’avoue en 1806, écrivant le 13 septembre 1806 de Constantinople à Mathieu Molé :
« Que de choses j’aurai à vous dire, mon cher Mathieu ! J’ai vu Sparte, Argos, Mycènes, Athènes ; j’ai vu Délos, Naxos, Scio ; j’ai vu Smyrne, et je suis venu par terre de cette dernière ville à Constantinople, en traversant l’ancien royaume de Crésus en Asie. Le mal est que tout cela ne me rend pas riche comme Crésus. Le plus grand mal c’est que j’ai perdu bien des illusions ; et cependant je ne suis qu’au milieu de ma course. Je vais m’embarquer pour Jaffa ; de là j’irai saluer Jérusalem ; je toucherai en revenant à Alexandrie ; je jetterai un regard sur les Pyramides, et je viendrai débarquer en Espagne au pied des antiquités moresques. J’ai souffert, beaucoup souffert ; il n’y a point de campagne plus dure que le voyage. Je suis jaune comme un Maure, maigre comme un Arabe, mais l’espérance me soutient. Si j’arrive dans l’Europe civilisée, adieu pour jamais les voyages. J’aurai vu tous les grands monuments élevés par les hommes et tous les lieux fameux par quelques souvenirs. Soyez plus sage que moi, mon cher ami ; ne quittez point votre patrie ; tâchez de surmonter cette inquiétude de cœur qui m’a poussé sur tant de rivages, pour me désenchanter sur une foule d’objets, et ne me laisser que l’ennui. »
Harassements, éreintements du périple. Laminoir du grand tour. De l’épopée. L’équipée, dont l’histoire du mot confirme qu’elle est téméraire, irréfléchie, pouvant prêter à la critique.
Rien ne serait pourtant plus séduisant qu’un feu de cheminée dans la maison natale et éternelle où l’on mourra après y avoir vu une fois le jour. Rien ne serait plus savoureux que la soupe épaisse, le bon pain, le toit solide, protecteur des vents à la surface du monde, des pluies rageuses et le lit moelleux pour le sommeil à poings fermés, la bibliothèque bien garnie comme le garde-manger et l’étable réconfortante.
Mais non. Jamais nous ne dormons. Nous exigeons la fréquentation des chants de Maldoror, la couleur oblongue de ce feu. Il faut aller à Bornéo, entendre les singes hurleurs de l’Amazonie, sentir les fragrances des ylangs ylangs de Thaïlande, défier les bandoleros des sierras, les Gitans de Sacromonte et les toreros andalous pour impressionner le public immobile, sans voyage possible, au moyen d’une littérature à sensations, pleine de fantasmes et de mystifications. Il faut aller à la rencontre de cet inimitable bleu persan qui allège le cœur écrit Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde. Il faut s’embarquer avec Sinbad, envisager mille et une nuits, passer sous les toriis du Japon et embrasser cent Kilimandjaro.

©Serge Airoldi
Aller à Oman donc, pour éprouver l’autre face de soi, chercher la Présence, l’Eté Puissant, les guetter, ici comme partout ailleurs avant, survoler des pays. L’Europe, la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran, le Détroit d’Ormuz et songer, par association d’idées et de sonorités, à ce pays où l’herbe est noire, où Booz s’endort, où Ruth songe et où les grelots des troupeaux palpitent vaguement.
Arriver au cœur de la nuit à Mascate. Des centaines d’Indiens, de Pakistanais, de Philippins patientent déjà devant les comptoirs des services de l’immigration, de la police, de l’Air, des Frontières, des douanes, de je ne sais quoi. Ils scannent les empreintes digitales, interrogent, des heures durant, tancent, suspectent, partent, reviennent, posent à nouveau les mêmes questions et encore et encore. J’ignore comment ces agents inflexibles, rosses, se nomment eux-mêmes. Des centaines de personnes patientent, dociles, têtes baissées, passeports tendus vers l’uniforme et la moustache sévères, regards tristement soumis à l’Autorité qui veut bien d’eux pour la besogne quotidienne dans le pays. Et sa gloire. C’est un sujet.
Puis filer au sud vers Sour, dans la région d’Ask Sharqiyah, à l’ouest, à Nizwa. Partout où le long chemin conduit à travers des des paysages arides, des montagnes aux sommets aiguisés, des roches inconnues. Entendre soudain le wadi se gonfler d’eaux en colère qui dévalent des hauteurs et les habitants prévenir, mi-inquiets, mi-excités : « Wadi is coming ! Wadi is coming ! ». Atteindre les oasis luxuriantes où l’azur et l’émeraude des sources commandent et renvoient à une idée certaine de l’Eden. De Dieu, tout amateur du Beau. Faire en sorte d’oublier les guerres. Débusquer quelques forteresses au cœur des palmeraies et inventer le souvenir d’une cinquante-sixième ville invisible pour le texte d’Italo Calvino. S’émerveiller d’un réseau d’eau, le falaj, actif depuis plus de quatre millénaires. Aller au désert intense, le désert jondo, comme il y a un cante jondo, profond. Y célébrer la lune-lune des poèmes de Lorca et encore quelque chose d’autre puisé dans ceux de Rafael Alberti et aussi un cheval étoilé cabré dans le ciel, un coucher de soleil tourmenté au creux des dunes, un goût de sable âcre dans la gorge.
Poursuivre le voyage, encore. Trouver ces sourates sculptées aux murs, peintes dans la couleur de la prune, ces effondrements de demeures autrefois altières, en terre patiente mais éreintée, parler à un chien au regard perdu, fou peut-être. Ce genre de chien trouble, écrivait Alberti. J’en ai vu de semblables en Jordanie, à Pompéi, en bandes désorganisées. Marcher le long de la mer d’Oman, sur les plages interminables où fleurissent des feux autour desquels les familles se réunissent pour le repas improvisé. Affronter soudain un fortin portugais d’un autre temps. Puissant, harmonieux, vigilant. Guetter le trouble des marées et la quiétude de tortues géantes. Evaluer la pêche du jour en croisant le regard des mareyeurs pour y interpréter la moindre des moues. Entendre le muezzin perpétuel. Caresser le teck des boutres oubliés. Voir quelques ânes dans un enclos et des brebis dans un autre. Rouler. Encore.
Et s’oublier. »
Dernier titre paru :

Serge Airoldi, Signora Serfatti, L’Antilope, 2026, 240 pages
https://www.editionsdelantilope.fr/project/signora-sarfatti/

©Serge Airoldi