
« Dans son voyage sans retour envisageable, Margherita Sarfatti emporte aussi le millier de lettres que le Duce lui avait un jour ou l’autre adressées. Des lettres d’amour, de conjuration, de promesses folles. Des lettres maintenant dangereuses, pour le Chef, pour elle. Mais un jour, qui sait, elles pourront toujours servir. Elles pourront peut-être se monnayer… » (Serge Airoldi)
Signora Sarfatti, de Serge Airoldi, est certes un livre sur la maîtresse juive de Mussolini, soutien financier et psychologique de premier plan à son ascension politique, mais c’est d’abord à travers elle une réflexion sur l’abjection fasciste.
L’écrivain français imagine, sous le regard lucide de son jardinier, le retour en 1947 de la richissime intellectuelle dans son domaine familial du Soldo, près du lac de Côme, après qu’elle a dû le quitter pour l’Amérique du Sud dès la promulgation des lois raciales de 1938.
Comme toujours chez Serge Airoldi, l’anecdote, fût-elle d’une importante historique considérable, est seconde quant à la langue qui la porte, seule vraie terre de liberté, toujours superbe chez lui.
Umberto Saba ouvre le bal des spectres, avec cette citation tirée du recueil Ombre des jours : « Le fascisme a fait de l’Italie une charogne et sur les charognes les corbeaux se posent. »
Le narrateur est un être de hauteur, voyant les agissements de Sarfatti tel un oiseau sagace ou autour volant au-dessus d’un champ de ruines se donnant encore l’allure de la distinction de classe.
Rien n’a changé, mais tout a changé, les fascistes ont perdu, Benito le porc a été pendu aux côtés de sa Petacci, jupe retroussée, mais, attention, il arrive que des cadavres, un peu plus coriaces que les autres, se remettent debout
Veuve depuis 1924, Signora Serfatti est une femme cultivée, audacieuse, elle croit en l’homme nouveau – tellement italien – qui la fouraille pendant quelques années, Leopardi est dans sa bibliothèque, Gabriele d’Annunzio est un ami, de même que la poétesse Ada Negri.
« Elle l’avait poussé dans ses retranchements, rappelle l’écrivain, pour qu’il choisisse le camp de la guerre en 1915 et, sept ans plus tard, pour qu’il marche sur Rome alors qu’il était prêt à renoncer et à fuir en Suisse dans le cas où la grande affaire tournerait mal. »
La Signora Marguerita est aussi une femme endeuillée pour toujours, hantée par la mort de son fils de dix-huit, Roberto, engagé volontaire, ayant péri en 1918 lors des ultimes combats de la Grande Guerre, du côté d’Asiago, pays de Mario Rigoni Stern, que Serge Airoldi connaît si bien pour en avoir été l’ami.
Le jardinier voit les larmes de sa patronne, mais aussi tout ce qui la sépare d’elle, amoureuse d’un bouffon.
Possédant l’art du détail sans lequel toute fresque n’est que surface lointaine, Serge Airoldi mêle les époques, Première Guerre mondiale, exil, retour, arrivée au pouvoir du futur Duce, décès du fils, dans une sorte de valse cruelle et lamentable.
Des voitures glissent dans l’obscurité, on annonce l’arrivée d’une revenante, la harde piteuse lève son unique menton, on voit se lever les bras décharnés de la strega (sorcière) convertie au catholicisme en 1928.
Signora Serfatti agite des ombres, misérables pantins maléfiques de la grande Histoire.
Priape et Narcisse guident les esprits.
Mais il y a aussi la juste distance de l’écrivain observant et inventant les protagonistes d’une myhologie nationaliste nourrie de haine, de petitesses et de goût de la destruction.
Assurément, les futuristes, qui prônaient l’assassinat de la lune, ne sont pas de ses proches.
En publiant Signora Serfatti – après le remarqué Si maintenant j’oublie mon île, vies et mort de Mike Brandt, du même auteur, dont paraît actuellement une version de poche – les éditions L’Antilope parient sur l’actualité d’une intelligence sensible et critique contre les lamentables gesticulations fascistes.

Serge Airoldi, Signora Serfatti, L’Antilope, 2026, 240 pages
https://www.editionsdelantilope.fr/project/serge_airoldi/
https://www.editionsdelantilope.fr/project/signora-sarfatti/