Une nuit andalouse, partie 1, par Serge Airoldi, écrivain (3)

©Serge Airoldi

En cette rentrée littéraire – expression insupportable, comme s’il fallait « rentrer » -, j’ai souhaité faire entendre la prose si riche de Serge Airoldi, son cante jondo, en lui proposant de publier, sur plusieurs jours, deux de ses textes inédits.

Phrase-limon, célébration du tout de la création, fièvre de l’existant, vertige de l’accumulation, dépense anarchiste, gai savoir, tel est ce qui constitue l’éthos et le verbe d’un écrivain à l’oeil acéré considérant, pour et contre l’animalcule occidental arrivé à son stade à peu près terminal, la littérature comme l’un des derniers territoires de liberté.

©Serge Airoldi

« Une nuit andalouse

Grandes fantaisies,

vives conférences,

flamencas dans leur manière,

et agapes singulières

de Vénérables Andalous

dans un de ces lieux oubliés

de Cordoue

« Il n’est pas de plus belle rencontre que celle de la nuit, des palmes et des jasmins que l’on peut faire n’importe quel soir dans les Jardins de la Victoire. Un méandre d’allées ouvre dans l’ombre le mystère propice à lui-même. Il y a aussi le silence. Ainsi, tout est parfait. »

Louis Emié, Espagnes, Le Quatuor andalou, I. Cordoba

[Un grand patio cordouan du quartier La Axerquia – les Arabes savent que cela signifie « à l’Orient » -, dans un temps indéterminé. On dirait un carmen de Grenade, avec ses azulejos mêlant les genres alicatado, à la corde sèche et arista , avec ses vignes aussi, ses grenadiers, citronniers, orangers, abricotiers, avec son jasmin encore, bruyant de fragrances, son jacaranda bleu céruléen, flamboyant, ses parterres de roses de Damas, œillets, et l’escalade des chèvrefeuilles audacieux. Les parfums nerveux, sonores, disputent tout un espace aux formes multiples des plantes.  Au-dessus de la porte d’entrée, peinte dans un de ces bleus qui triomphent à Chefchaouen, dans le Rif, sur l’autre rive méditerranéenne, sont écrits en noir, trois mots sur une frise d’azulejos couleur crème : NEC PLUS ULTRA. Il n’y a rien au-delà.]

     [Menthe et romarin]. C’est le temps avant Noël. Le pur hasard d’un calendrier. D’une autre cour voisine, géographiquement indécelable, monte un chant de femme. Les labyrinthes comme les masques possèdent cette qualité de brouiller quelques pistes. Le grain de la voix est gitan. Forcément gitan. Irrémédiablement gitan. Plusieurs pistes d’identification s’annoncent possibles. La Perla de Cádiz ? Fernanda de Utrera ? La Niña de los Peines ? La Paquera de Jerez ? Difficile de trancher.

     Ce que ça dit ?

… Dando la Nochebuena,

los Gitanos llevaran

hierbabuena et flor de romero

para el portal perfuma …

A Noël,

les Gitans apportèrent

menthe et romarin

pour parfumer la crèche

     A l’entrée du patio, le géant ne comprend rien à ces histoires de Nativité, de Gitans et de menthe – hierbabuena. Il ignore le lien qu’entretient la Vierge Marie avec le romarin sur lequel elle aurait étendu le linge de l’Enfant Jésus. Il méconnaît davantage l’importance de cette plante pendant le pèlerinage du Rocío, que récoltent et vendent les Gitanes à ce moment fécond de l’année andalouse. Et aussi, le géant ne sait rien de particulier de l’Andalousie. Il est géant. Il est Hercule. Son affaire, ce sont les colonnes qui séparent les deux continents entre Gibraltar et le Djebel Musa. Ses zélateurs romains indiquaient jadis qu’il avait ouvert une fois le passage pour atteindre le Jardin des Hespérides où aller cueillir les Pommes d’Or. Dans le même temps, il avait réuni la mer Méditerranée et l’Océan Atlantique. Hercule était de cette trempe. Un pourfendeur de montagnes. Une agence matrimoniale à lui tout seul pour l’union des Grandes Eaux. Pour cette raison, il avait été requis afin de tenir et garantir la porte du patio ce soir-là. Ce porche constituait une autre limite, une nouvelle frontière pour son curriculum vitae, comme un huis entre un monde ouvert, barbare peut-être, et un jardin clos, allégorie d’une civilisation concevable. D’un agrément envisageable. Mais le sujet était vaste et Hercule ne manifestait ni le goût ni la compétence pour établir l’un ou l’autre et encore moins pour hiérarchiser le monde entre Sauvagerie et Intelligence. Open space et hortus conclusus.

     [Les Vénérables d’Andalousie]. Dans ce patio, doivent se tenir ce soir-là de singulières agapes. Le lieu est réservé aux Vénérables Andalous, ceux qui ont inventé ce pays et qui ont certainement des secrets et des confidences de la plus haute des teneurs à partager par-delà les siècles et la mort intraitable.

     Hercule a reçu la mission de filtrer ceux qui cognent à la lourde porte et de distinguer les convives véritables des indésirables, les vivants des morts, les Andalous des autres, les seuls autorisés à pénétrer. Pour cette tâche, Hercule a préféré, à la nudité et au gourdin, des mains sans arme et une toge blanche jetée sur son corps musculeux à la façon dont le peintre Francisco de Zurbarán le représenta une fois.

     Zurbarán, bien sûr, quoique baptisé à Fuente de Cantos, dans la province de Badajoz, en Extrémadure, est de la conférence cordouane. Toute sa vie, en effet, a été fort sévillane.  A son arrivée au patio, le peintre ne manque pas de remarquer le détail de l’habit d’Hercule, son jeté, son drapé, et sourit. Dans le patio, il s’attendait à une large compagnie. Il ne découvre que quelques invités déjà installés dans des fauteuils en guadamacile, dorés et argentés, superbement encrés avec de la sandaraque et du noir de fumée. La ville s’en était fait réputation depuis bien longtemps en important une antique technique de Ghadamès, dans le Sahara, grâce aux bons soins du califat. Le califat, ce si lointain souvenir…

     Le noir excite son œil de peintre, lui que le blanc a toujours hanté. Il voit aussi une bizarrerie accrochée au mur. Il l’appelle : « une image ». Elle mesure environ deux mètres sur deux mètres trente. « L’image » l’intrigue énormément. A voix haute, il dit : « Qu’est-ce que cette représentation ? » A peine a-t-il achevé son questionnement qu’une voix sourde arrive à lui. Elle appartient à un homme au visage d’aigle et au regard impressionnant. Cet homme vient d’Algésiras. Il dit : « C’est une guitare ! ». Zurbarán, un peu piqué, rétorque : « Je le vois bien, Monsieur, bien qu’à mon époque les formes d’un tel instrument présentaient une allure un peu différente. Je m’interrogeais plutôt sur le support. A qui ai-je l’honneur ?

  • Je me nomme Paco deLucía, je suis guitariste. Il se dit que j’ai beaucoup apporté à la pratique de l’instrument et aussi au registre du flamenco. Certains m’ont même nommé « Dieu ».
  • Dieu ???…. Enchanté… Le registre du flamenco ???
  • Oui, mais c’est encore une autre longue histoire musicale. Nous n’aurions pas assez de toute cette nuit. Le support qui vous épate se nomme une photographie.
  • Une ? Pho-to-graphie, dites-vous ?…
  • C’est cela même.
  • Si je sollicite mes connaissances en langue grecque, ce mot associe la lumière et l’écriture, n’est-ce pas ?
  • Exact !
  • Cette mystérieuse technique permettrait donc d’écrire au moyen de la lumière et de représenter le réel au plus juste…
  • Vous avez tout compris…
  • Ce qui me pose question, c’est…
  • C’est quoi ?
  • C’est que nous n’avons jamais fait autre chose, nous les peintres, que d’écrire avec la lumière, avec les perspectives, et aussi avec la couleur… En revanche, cette … photographie… ne sollicite que la gamme des noirs et des blancs et…
  • Il existe aussi des photographies en couleur, interrompt le guitariste.
  • Ah… Et qui sont ceux qui réalisent ces… photographies ?
  • Ce sont des photographes…
  • Vous vous moquez…
  • Mais pas du tout. Ce soir, deux ou trois sont attendus, m’a-t-on dit. L’auteur de cette guitare se nomme Luciano Del Nero. C’est un Sicilien. Mais il connaît notre Andalousie sur le bout des doigts. Sa famille est multiple. Elle vient d’ici pour partie, des Juifs. Des Arabes aussi, marchands du Levant de jadis qui devaient bien connaître quelques ancêtres Phéniciens. Des Grecs encore. Des Catalans. Deux ou trois aïeux puisant aux sources des Balkans. Bref, tout ce qui fait la Sicile, la Méditerranée, avec la même complexe maestria que ce qui a constitué notre chère Andalousie. Comme vous pouvez le constater, vous la voyez exposée sur un grand cabinet baroque de la Renaissance en noyer. Une guitare est un miracle de génie et de sensibilité. Il convient de débusquer les meilleurs bois, cyprès, sycomore, palissandre, de préparer des colles, de savoir assembler, patienter, patiner la matière…. De la sensibilité, je vous dis. Et cette qualité, il en a fallu aussi au photographe pour comprendre cet état de l’art, de la raison et de l’ivresse que l’instrument procurera une fois dans les mains d’un homme comme moi ou comme d’autres…Avez-vous remarqué combien le dialogue des lignes droites et des courbes est intense ? Le photographe a compris cela, que l’objet n’en est pas un, qu’il est bel et bien un être vivant et que cette guitare animée est un lieu de passage…
  • Je comprends…, ponctue Zurbarán, rêveur, en jetant un regard sans expression particulière à son confrère Alonso Cano demeuré muet, peintre lui aussi, sculpteur, architecte castillan mais retiré et mort dans un couvent à Grenade, au terme d’une vie de création, riche, mouvementée, et même désordonnée.

     ©Serge Airoldi

[Rousse chatte et perroquet vert]. A cet instant, Hercule fait son apparition dans le patio.

  • Un Français frappe à la porte, explique-t-il. Il me semble bien étrange. Un perroquet vert est perché sur son épaule. Il tient dans les bras une chatte rousse, à poitrail blanc, truffe rose et humide et prunelles bleues, qu’il nomme Madame Théophile. Il porte une redingote noire du meilleur drap, à revers bleu roi en soie. Ses cheveux tombent longs et pagailleux. Il a l’air exalté. Il répète qu’un certain Baudelaire lui a dédié ses Fleurs du Mal. Je ne comprends rien à tout ce salmigondis. Des fleurs ?  Du mal ? Des Français ? Les Français sont vétilleux, arrogants, fatigants … Celui-là affirme avec insistance avoir toute sa place dans votre assemblée bien que n’étant pas Andalou. Il prétend être un inventeur romantique – oui un inventeur, rien que ça – de notre pays qu’il aurait longuement sillonné et à propos duquel il aurait écrit plusieurs textes. Monsieur, en effet, se réclame écrivain. Et même poète. Que dois-je faire ?

     Paco de Lucía a retrouvé le grand silence – une forme de torpeur – et fixe un mur devant lui de ses yeux hallucinés, comme aux obsèques de Camarón de la Isla à San Fernando en 1992, il y a déjà tellement longtemps. Il semble aussi guetter quelques ombres fugaces dans le patio dont il n’est pas certain qu’elles ne soient vrais fantômes. Une rumeur vient d’annoncer que Camarón ne passerait pas ce soir.

     Hercule revient sur ses pas, accompagné par Zurbarán. Quelle n’est sa surprise lorsque la porte ouverte, le peintre tombe sur son ami Velázquez qui vient d’arriver et qu’il trouve en grande conversation avec l’écrivain-poète français.

  • Cher Théophile Gautier, quel plaisir de vous rencontrer enfin, s’exclame le Sévillan, auteur des Ménines. C’est donc vous… Et ce perroquet et ce chat…
  • Une chatte, maître, une chatte…
  • Une chatte, dites-vous, merveilleuse bête…
  • Que nous vaut le plaisir de… ?
  • J’ai eu vent de l’assemblée de ce soir, et j’ai cru légitime de m’y associer…l’interrompt le Français avec une pointe de suffisance.
  • Hélas, cher Monsieur, intervient Hercule, je crains que cela ne soit pas possible…
  • Je vous demande pardon ? s’émeut le poète-voyageur-inventeur.
  • Je vous dis que ce n’est pas possible. Vous n’êtes pas Andalou et le cercle de cette nuit exige cette qualité.
  • Mais enfin…, proteste Gautier.
  • Nous pourrions peut-être faire une exception, propose Velázquez. Monsieur n’est peut-être pas Andalou mais Monsieur a écrit de belles choses sur notre pays et sur ma peinture.
  • Nous savons tous, cher Diego, combien la plume de Monsieur est précieuse pour ton œuvre, feule Zurbarán avec un brin de malice où les esprits les plus avisés pouvaient déceler une once de jalousie.

     Et Velázquez de réciter, de mémoire, en articulant d’une manière exagérée et en déclamant de façon théâtrale, quelques phrases glanées dans un grand journal de Paris de l’époque du poète voyageur français (1) : « Velázquez, en même temps que le portrait, peignait l’homme. Il amenait l’âme à la peau ; il dégageait le caractère et l’incorporait à sa pâte. On connaît les personnages qu’il a représentés comme si on les avait rencontrés dans la vie et qu’ils vous eussent fait leurs confidences…Rien de ce qui existe ne saurait mettre sa brosse en défaut…Velázquez épanche sa radieuse couleur sur toute chose et, sans les changer, leur donne une valeur inestimable. »

  • En effet, Monsieur semble aimer autant sa chatte et son perroquet que ton travail…, jette avec une moue d’une onctuosité indéfinissable Francisco de Zurbarán.

     Théophile Gautier, blessé, se sent alors autorisé à signifier au peintre qu’il devine hostile, qu’il est « au moins aussi andalou que lui ». Dans son dos, surgit le peintre et sculpteur grenadin Alonso Cano, qui étouffe aussitôt les braises.

  • Allons messieurs, soyons grands, bons et nobles. Evitons de nous quereller en pareille circonstance. D’ailleurs ne sommes-nous pas les meilleurs amis du monde ? Je prends sur moi de laisser entrer Monsieur et son chat et son perroquet.
  • Une chatte, cher Monsieur, une chatte… corrige Gautier
  • Une chatte, oui… Je sais que Monsieur aime Cordoue d’un amour sincère. Il a écrit de belles choses sur cette ville. Je me fais aussi garant de sa discrétion. N’est-ce pas Monsieur ? Vous tiendrez secret ce que vous entendrez et ce que vous verrez ce soir ?

Se tournant vers Hercule, Cano ajoute :

  • Si un certain Monsieur Victor Hugo vient à frapper à la porte, qu’on le laisse entrer également. Lui aussi a célébré notre bonne ville, « Cordoue aux maisons vieilles / À sa mosquée où l’œil se perd dans les merveilles » … Tous ces artistes sont des amis. Que cela nous plaise ou non, sans eux, nous n’existerions pas aujourd’hui comme nous sommes heureux d’être encore au monde et à l’esprit après tous ces siècles… 
  • Nous sommes ce que nous sommes parce que nous sommes ce que nous sommes. Notre gloire ne doit qu’à nous et à notre talent, proteste Zurbarán, avec la foi du converti de fraîche date, mais sans vraiment chercher à convaincre quiconque.
  • Si le critère doit être : « Cette personne a écrit sur moi, m’a célébré, a glorifié ma mémoire et chanté mon passage sur cette terre », il convient alors d’inviter Maurice Ohana, entend-on dans le fond du patio, comme si cette rumeur venait de derrière une monumentale agave qui s’épanouit dans une jarre où jadis l’huile d’olive était réservée.

     Il est impossible d’identifier cette voix sourde et de savoir avec précision d’où elle provient. Seul Lorca reconnaît-il la cadence et le timbre de son ami le torero Ignacio Sánchez Mejías. Et il s’amuse de cette référence au compositeur français, Ohana, lequel s’était évidemment inspiré de son long poème pour écrire une œuvre musicale capable d’immensifier la mémoire du torero une fois mortellement encorné.

     [Aguador de Sevilla]. Dans le patio, Pablo Ruiz Picasso, malgré sa carrière considérable et son grand âge, dessine des pigeons et des scènes taurines à la manière d’un enfant. Comme aux temps reculés où il découvrait les gestes artistiques aux côtés de son père, professeur d’art et colombophile à Málaga. Pablo Ruiz Picasso en dessine sans cesse depuis son arrivée. Il noircit des carnets entiers. Comme si tout avait été dit, et comme si, désormais, seul importait le retour à l’enfance, au temps premier de l’éclosion artistique. Au pays natal. Il ne parle à personne. A peine fait-il savoir à Diego Rodríguez de Silva y Velázquez combien il admire ses Ménines bien sûr, mais aussi, son portrait très inspirant du pape Innocent X et son Aguador de Sevilla et plus particulièrement les gouttes d’eau qui perlent sur la jarre.

  • Elles disent tout un monde, don Diego. Elles révèlent la fraîcheur de ce que contient le récipient. C’est une prouesse. Ce trajet de la goutte sur le ventre rond de la jarre est un aboutissement en même temps qu’une délicate genèse. N’y voyez aucun sentimentalisme, surtout de ma part dont ce n’est pas le fort. Mais souffrez de croire que ces gouttes pourraient me tirer des larmes…

     [Servante de Satan]. Une fois ce commentaire livré, Pablo Ruiz Picasso plonge à nouveau dans un mutisme. Son visage à la fois très expressif et cireux semble questionner une extrémité du monde et de l’esprit. Il repique dans ses carnets, comme dans une mélancolie, dessinant encore et encore des pigeons aux yeux globuleux et aux jabots arrogants. Il s’autorise juste, à cet instant, de griffonner une tête de cheval, on l’aurait dit grec, troyen même, au-dessus duquel il manuscrit ce qu’il avait déjà noté le 16 décembre 1935 dans ses curieux écrits – « rien que la couleur » et le 17 décembre 1935 – « el ovillo de toros/ la pelote de taureaux » et le 18 avril 1935 – « la rue arc-en-ciel de plain-chant et de cante jondo ». Il lève à peine les yeux quand il entend une Gitane, passant près de lui, portant dans son sillage une odeur de femme fatale, de cigare et peut-être de forge et de limaille, maugréer dans la pénombre :

  • Ce sont des amis ! Ce sont des amis ! Tu parles… Et ce Prosper Mérimée, c’est aussi un ami peut-être ?

     Elle sort de son corsage des pages pliées en quatre, arrachées à un livre et, tout en marchant sur les pavés très anciens du patio que quelques Arabes ont dû faire agencer bien des siècles plus tôt, elle se met à les lire à un auditoire imaginaire à la lumière d’une bougie au parfum des milles et une nuits : safran, musc, ambre, myrrhe.

— De quel pays êtes-vous, monsieur ? Anglais sans doute ?

– Français et votre grand serviteur. Et vous mademoiselle, ou madame, vous êtes probablement de Cordoue ?

— Non.

— Vous êtes du moins Andalouse. Il me semble le reconnaître à votre doux parler.

— Si vous remarquez si bien l’accent du monde, vous devez bien deviner qui je suis.

— Je crois que vous êtes du pays de Jésus, à deux pas du paradis.

(J’avais appris cette métaphore, qui désigne l’Andalousie, de mon ami Francisco Sevilla, picador bien connu.)

— Bah ! le paradis… les gens d’ici disent qu’il n’est pas fait pour nous.

— Alors, vous seriez donc Moresque, ou… je m’arrêtais, n’osant dire : juive.

— Allons, allons ! vous voyez bien que je suis bohémienne ; voulez-vous que je vous dise la baji ? Avez-vous entendu parler de la Carmencita ? C’est moi.

J’étais alors un tel mécréant, il y a de cela quinze ans, que je ne reculai pas d’horreur en me voyant à côté d’une sorcière. — Bon ! me dis-je ; la semaine passée, j’ai soupé avec un voleur de grands chemins, allons aujourd’hui prendre des glaces avec une servante du diable. En voyage il faut tout voir… 

     [Bandolero]. « Une sorcière, une sorcière, et lui alors ? gronde Carmen. Tous ces visiteurs n’ont pas servi notre honneur, notre vérité. Ils nous ont inventés à leur guise et raconté leurs balivernes à leurs compatriotes qui ont tout gobé comme des nigauds et des ignorants. Ils ont fait des femmes un portrait lamentable. Des servantes du diable, non mais ?! Nous serions toutes des guenons sensuelles, lubriques ou hideuses, c’est selon. Quant à nos hommes, ils seraient tous des voleurs, des égorgeurs et des détrousseurs de voyageurs. C’est triste de lire tout ça et de nous découvrir ainsi. Des amis ? tu parles… »

  • Je confirme, s’exclame une voix très virile qui vient des cavernes tourmentées et des anfractuosités secrètes des montagnes.
  • Monsieur ? … questionne Hercule, surpris par cette occurrence.
  • Alonso de Aguilar, El Joraïque, répond l’homme. Bandolero
  • Bandolero ?
  • Oui, bandit de grand chemin si vous préférez…
  • Ah, s’étonne Hercule en serrant les poings, en cas d’assaut et de réplique nécessaire.
  • Inutile de vous inquiéter, le rassure El Joraïque, qui a remarqué la tension des mains. Vous ne risquez rien et personne, ici, n’est en danger.
  • Si je suis devenu bandolero, c’est qu’il y a des raisons et vous allez les entendre, explique-t-il au garde-chiourme musculeux. Vous devez les entendre. Je suis né morisque dans la région d’Almería. C’était en 1545. Cinquante-trois ans après la chute de Grenade. A l’époque, pour dire les choses simplement, des promesses de tolérance ont été faites aux miens, des Musulmans convertis de force au christianisme, promesses qui n’ont pas été respectées par les rois catholiques une fois la Reconquête achevée. Cela a conduit à des révoltes, celles de décembre 1499 à avril 1501 et celles, plus graves encore, de décembre 1568 à novembre 1570. Une répression très forte s’est alors abattue sur nous, dont beaucoup ont rejoint les rangs des bandits dans les montagnes. Certains se sont aussi alliés aux pirates d’Afrique du Nord qui accomplissaient des raids en Andalousie…
  • J’ignorais tout cela, murmure Hercule.
  • C’est pourtant l’histoire, hélas, bien réelle. Mon véritable nom était, et demeure, Mahomad El Guahra El Churayque. Mais j’avais plus l’air gitan que morisque. Et comme je parlais le castillan à la perfection, je faisais illusion. Avec quelques compagnons, nous nous sommes soulevés en septembre 1566 et nous avons uni nos forces à celles de pirates. Je dois admettre de nombreux coups de force et de nombreux assassinats jusqu’au moment où les côtes espagnoles ont été mieux protégées et où j’ai disparu de la circulation pour me réfugier à Tétouan. Fini le temps de ce « chien de Xoarayque » comme on disait alors. Je ne regrette rien. J’ai pris ma part. Si les circonstances avaient été autres, peut-être que tout cela n’aurait pas existé. En tout cas pas de cette manière.
  • Quelle fâcheuse histoire…
  • Comme vous dites…Les conditions politiques nous ont « inventés ». Comme d’ailleurs, bien plus tard, les écrivains comme celui que vous venez d’accueillir avec sa chatte rousse, puisque c’est une chatte dont il s’agit (il sourit de façon ironique) et son perroquet vert nous ont à nouveau « inventés ». Je devrais dire « mystifiés ». Je crois que tous ces gens, ces Mérimée, ces Custine, ces Gautier, ces Quinet, ces Dumas, tous les autres dont je ne sais même pas le nom, avaient un tel désir d’exotisme qu’ils se délectaient en fait de nos archaïsmes. Ils forçaient les occasions d’aventure, ils jouaient à se faire peur et à effrayer leur lecteur, ou du moins à les émerveiller, pour se donner une importance. En fait, ils venaient chercher ici une forme d’étrangeté qui avait déjà cessé de se manifester chez eux. Or, tout ça plaît, ça flatte je ne sais quel goût de celui qui trouve en lui la nostalgie de ce qui fut une fois dans son esprit et qui s’est évanoui à mesure qu’une modernité nouvelle a pris le dessus et transformé son monde. Et pour cela, quoi de mieux que des Gitans, menaçant ou chantant ou maniant le couteau ou dansant comme des sauvages autour d’un feu ou tout à la fois ? Quoi de mieux que des bandoleros dangereux, assoiffés du sang et de l’or des pauvres voyageurs, décrits comme tels ? Il fallait à tout prix trouver un pays singulier et extravagant. Sandeces que tout cela.
  • Sottises… ?
  • Oui, des sottises. Des mystifications, je vous assure. Les hommes ont toujours besoin de ça. D’un récit. Le récit nous nourrit. Le réel nous ennuie. Mais la fable nous comble. Elle nous remplit comme la pastèque est pleine d’eau. C’est une illusion. Mais l’addiction est la plus forte. Les capteurs du ventre remplissent le même office que ceux du cerveau avec le conte, la légende, l’allégorie. Et alors, seule la drogue suffit. Je m’emporte un peu. Mais il faut me comprendre. Cette littérature a été une offense, je pèse mes mots. Ces gens venaient avec une idée préconçue de ce qu’ils allaient trouver, de ce qu’ils souhaitaient absolument découvrir et dont ils voulaient vérifier l’existence quel que soit le rapport avec une vérité. Tout cela était une ignorance de ce que nous sommes vraiment. De ce que nous fûmes… Le réel est toujours plus étrange et complexe que la fiction, n’est-ce pas ? Mais bon… dans le fond, je me moque de tout ça à présent. J’ai trouvé une forme de paix… Qu’ils fassent ce qu’ils veulent de leur Andalousie et de leur littérature…
  • (1) Une esquisse de Vélasquez, Le Moniteur universel, 2 janvier 1862″

Dernier titre paru :

Serge Airoldi, Signora Serfatti, L’Antilope, 2026, 240 pages

https://www.editionsdelantilope.fr/project/signora-sarfatti/

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