Ecouter Rimbaud dans la nature de Cézanne, par Philippe Sollers, écrivain

Etude pour Les Grandes Baigneuses, c.1902-1906, Paul Cézanne

Pictor semper virens (devise de Cézanne).

Depuis sa deuxième vie, Philippe Sollers nous envoie Le Paradis de Cézanne.

Le livre a certes été publié une première fois en 1995, mais, selon l’adage de l’écrivain, on ne lit jamais le même livre quand le format change, ou, évidemment, en fonction du moment où on le découvre de nouveau.

Aujourd’hui, c’est la honte d’être d’un pays qui étrangle et réprime une jeunesse aux revendications légitimes, pour qui le Paradis paraît si loin.

Cézanne – la graphie Cezanne est désormais validée par sa famille -, c’est une autre Révolution française, une façon de bouleverser l’espace et le temps en se dégageant des médiocrités des assis.

Philippe Sollers lie indissolublement le peintre et Rimbaud, dont les formules semblent quelquefois inventées pour décrire et faire ressentir ses tableaux.  

Il s’agit d’entrer dans un autre espace, donc un autre temps, de quitter les humains suffrages et le système représentatif spectaculaire.

Il y a une subversion Cézanne, comme il y a une subversion Rimbaud, une proposition métaphysique nouvelle, et peut-être même davantage – Martin Heidegger est cité plusieurs fois –, son dépassement.

Voici le peintre, solitaire, manqué par Zola, ayant trouvé probablement un maître sur qui vouloir régner (lire L’Œuvre).

On veut le ramener à la société, à la culture, quand il fait de sa peinture la continuité de la nature par d’autres moyens.  

Cézanne n’a rien à communiquer, mais tout à révéler, puisque nous ne voyons généralement rien.

Partir de la vérité du crâne, traverser son squelette, accéder dans un domaine de vigueur, bien au-delà du dualisme Eros/Thanatos, ces vieilles coordonnées.

Transvaluation de toutes les valeurs, bien sûr.

Pas de croyances donc, mais de la foi, du feu, une respiration ample, avec les arbres, la Jas du Bouffan, Puget, la Sainte-Victoire, des hommes et des femmes qui se baignent – de l’eau dans de l’eau -, avec le jardinier Valier, et, même, avec Madame Cézanne.

Se dégager du grappin social, comme tout grand poète.

« Plus l’expérience paradisiaque s’approfondit, plus les suppôts de l’Enfer social vous guettent. Cézanne les voit venir de loin, avant même qu’ils aient conscience de leurs propres calculs. »

Avec lui, la peinture est fontaine de jouvence, résurrection des corps, élévation, germination, illumination.

Que cherche Cézanne, selon Philippe Sollers ? Le réel perdu.

« Les faux peintres sont platoniciens, ils voient des idées à la place des gestes ; des questions morales à la place des réponses physiques. »

Le vieux, « grand chef des Hébreux », selon ses propres mots, est un colosse, nourri des Vénitiens et des Espagnols, une sorte de criminel au fond, puisqu’on ne parvient pas à l’arraisonner.

De la profondeur par la surface, du néant coloré régénérant notre cerveau, nos muscles, notre coeur.

Cézanne : « L’art est une harmonie parallèle à la nature – que penser des imbéciles qui vous disent que l’artiste est toujours inférieur à la nature ? »

Heidegger : « Le voir ne se détermine pas à partir de l’œil mais à partir de l’éclaircie de l’être. »

Philippe Sollers, Le Paradis de Cézanne, 2026, 152 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/le-paradis-de-cezanne/9782070741809

https://www.gallimard.fr/catalogue/le-paradis-de-cezanne/9782073169464

Exposition Cézanne et nous, Grand Palais (Paris), du 23 septembre 2026 au 17 janvier 2027

https://www.grandpalais.fr/fr/programme/cezanne-et-nous

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