Dire oui ou non, chasser les démons, par la revue du Festival Arte Flamenco de Mont-de-Marsan

©Léo Geoffrion

« Homosexuel, proche des minorités, des Maures, des Juifs, des Gitans et aussi des femmes, Lorca, comme beaucoup d’artistes, a fait évoluer les mentalités. N’oublions pas que sa personnalité et son art suscitaient le mépris dans les milieux conservateurs. Et qu’il fallut attendre la mort de Franco, en 1975, pour que son œuvre soit entièrement réhabilitée en Espagne. » (Lionel Niedzwiecki, directeur du Festival Arte Flamenco)

Composés magistralement par l’écrivain Serge Airoldi, les Cahiers du festival Arte Flamenco sont probablement l’une des meilleures réponses actuelles au fascisme rampant, voire décomplexé, voire triomphant.

Dédié au poète et intellectuel assassiné Garcia Lorca (1898-1936), ce deuxième volume accompagnant le festival de flamenco de Mont-de-Marsan (30 juin au 4 juillet 2026) est une nouvelle fois d’une richesse de propos qui impose le respect.

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Les contributions sont richement illustrées, par des photographies et des dessins rendant compte de la beauté et de l’intensité de cet art du chant et de la danse, qui est une façon de vivre, et une éthique.

Hommage d’abord, par son ami Serge Airoldi, à l’écrivaine, comédienne, académicienne Florence Delay, femme incarnant le gai savoir et la passion de l’Espagne, décédée le 1er juillet 2025 alors que débutait le 36eme festival montois.

Un festival bien construit, ce n’est pas qu’un événement culturel de plus, mais une politique de l’amitié, une façon de célébrer des présences, et, comme dans les familles gitanes, des lignées.

On sait que Lorca joua un rôle d’importance pour la codification du flamenco quand il organisa avec Manuel de Falla le Concours de Cante Jondo de Grenade, en 1922 – songeons que Georges Bataille y assista -, Pedro G. Romero revenant dans un texte passionnant sur ce moment fondateur, « marquant le début et le développement de l’institutionnalisation du flamenco en tant que forme culturelle », pour des musiques et des danses considérées jusqu’alors comme des « expressions délinquantes ».

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Plaçant la reconnaissance de cet art dans le courant de réévaluation des musiques vernaculaires dans les années 1920 et 1930 (tango en Argentine, samba au Brésil, blues aux Etats-Unis, son à Cuba, rébétiko en Grèce), l’artiste visuel espagnol rétablit, prenant compte des apports des recherches contemporaines, quelques vérités : « Nous savons aujourd’hui que le flux musical qui débouche sur le flamenco vient davantage de l’occident que de l’orient, davantage de l’Atlantique noir, de la musique transitive générée par l’esclavage africain et la musique des maîtres, que du passé arabe, juif ou byzantin. »

Plus loin : « A partir des textes de Lorca, du Romancero gitano, le Concours de 1922 va provoquer la métamorphose du flamenco, d une partie du flamenco au moins, pour devenir un folklore pour les Gitans andalous. »  

Et ceci, qui est dit sans ambages : « Aujourd’hui, alors que les débats entre pureté et métissage ne sont rien d’autre qu’une lutte entre différentes sensibilités artistiques pour des parts de marché, alors que la flamencologie traditionnelle ne se nourrit que de nostalgie – un peu comme le national-catholicisme franquiste -, alors que le flamenco est de moins en moins nationaliste et identitaire et de plus en plus un phénomène complexe, à la fois local et cosmopolite, espagnol et étranger – pensez aux Gitans, éternels persécutés et interprètes fondamentaux du genre -, avec une base qui s’étend à toute la péninsule ibérique, y compris la frontière sud avec le Portugal, le sud de la France et diverses régions du Maghreb africain, eh bien, à ce stade du XXIe siècle, il est plus urgent que jamais d’avoir une connaissance plus précise et cohérente de ce que fut ce fameux Concours. »

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Crayonnant au Leica ses multiples voyages en Andalousie, Olivier Deck s’est approché du ravin de Viznar où furent tués entre deux mille et quatre mille antifascistes, dont le poète grenadin – on n’a pas retrouvé son corps, mais son âme est partout.

Que tue-t-on lorsqu’on pointe le fusil sur des insoumis ? La possibilité de l’existence poétique, la sensation vive de la liberté, la fraternité sans hiérarchie

Comme l’écrit le flamencologue sévillan Juan Diego Martin Cabeza : « Ils tuaient la joie… »

Qu’est-ce que la sensibilité jonda pour Jean-François Carcelén ? « la tension entre désir et norme sociale (…) l’expression directe d’une expérience historique et sociale de la domination, de la précarité et de l’exclusion (…) une pensée critique issue des marges. »

« Lorca était en avance sur son temps, avance le bailor de Grenade, Manuel Linan. Très en avance même. Toute sa création explore des questions liées à la mort, au désir, aux désirs les plus secrets, au monde gay, au rôle et à la place de la femme… »

©Léo Geoffrion

Pas de compas, de sens de la mesure, analyse l’historien de l’art Georges Didi-Huberman, sans une compassio, soit « une émotion partagée, rythmiquement accordée » : « Ainsi le rythme doit-il être pensé comme critique. Et les flamencos sont des « êtres critiques » par excellence. Ce sont des agités et des obstinés en même temps. Ils entendent férocement tenir leur propre rythme. Ils ne séparent pas leur art et leur art de vivre. Non seulement ils adoptent une vision radicalement esthétique du monde, comme Nietzche le disait des philosophes présocratiques et des poètes tragiques, mais encore ils déploient leurs chants, leurs danses, leur musique, selon une véritable esthétique à contretemps. »

Nombre d’autres textes de ces Cahiers, publiés avec majesté par les éditions Fario, avec le talent du maquettiste Santiago Zuluaga, sont passionnants, ainsi les propos du cantaor José Valencia sur sa terre et sa famille de Lebrija – « l’idiosyncrasie flamenca chez les Gitans, en raison de leur nomadisme, n’est pas une question de lieu de naissance, mais de famille dans laquelle on naît. » -, l’éloge du cantaor montois Nicky Garcia par Serge Airoldi ; l’entretien avec le photographe argentin installé près de Santander José Lamarca (un beau portfolio est consacré à son œuvre), le dérèglement réglé du flamenco par Nicole Caligaris, les paroles de la danseuse Ana Pérez, une analyse savante du corps-palimpseste du danseur de flamenco par la chercheuse Carolane Sanchez, le portrait de la mécène Cristina Heeren…

Initiative remarquable pour un festival qui ne l’est pas moins, les Cahiers du Festival Arte Flamenco font penser et enthousiasment, rendent hommage et inventent des pistes nouvelles, participant à l’effort démocratique de compréhension d’un art ancré dans la tradition, mais au fond toujours en avance sur son temps, sachant voir les ténèbres dans les lumières qui nous aveuglent.

Contemporain, dirait Giorgio Agamben.

Les Cahiers du Festival Arte Flamenco, Lorca, une jeunesse, directeur éditorial Lionel Niedzwiecki, rédacteur en chef Serge Airoldi, EPA Arte Flamenco Antoine Reipert, Anne-Laure Tardivel, Claire Lacomme, Consuelo Hernandez, maquette et mise en page Santiago Zuluaga, éditions Fario, 2026, 182 pages

Textes : Lionel Niedzwiecki, Serge Airoldi, Pedro G. Romero, Olivier Deck, Juan Diego Martin Cabeza, Jean-François Carcelén, François Garcia, Georges Didi-Huberman, José Valencia, Nicole Caligaris, Carolane Sanchez, Jean-Michel Alberola, Michel Dieuzaide, Nicolas Canova, Claude Worms

Images : Jean-Michel Alberola, Jean-Luc Bertini, Olivier Deck, Serge Airoldi, Pierre Dupin, Michel Dieuzaide, Jean-Louis Duzert, Léo Geoffrion, Nora Houguenade, Toni Juarez, Pepe Lamarca, Paco Manzano, Francisco Moreno-Galvan, Alain Scherer, Mathieu Sodore, Ernest Pignon-Ernest, Sébastien Zambon

https://festivalarteflamenco.fr/parution-des-cahiers-du-festival-arte-flamenco-2

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©Léo Geoffrion

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Affiche du festival Jean-Michel Alberola

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