
Paru en 1924, Une vague de rêve est un texte assez peu connu de Louis Aragon, pourtant considéré comme le pendant lyrique du premier Manifeste du surréalisme rédigé par André Breton.
On peut y lire notamment ceci : « Nous nous plaisions à observer la courbe de nos fatigues, l’égarement qui les suivait. Puis les prodiges apparurent. »

Ces mots pourraient s’appliquer très naturellement à l’ouvrage d’Arno Brignon, intitulé La formacion de las Olas – La formation des Vagues.
C’est un livre de facture presque expérimentale, à l’atmosphère noire, propice aux dérives imaginaires.
On ne sait pas très bien avec qui l’on est, probablement une famille inscrite dans des images au bord de l’effacement, des fantômes, des instances psychiques incarnées de façon fugitive.

Nous sommes dans un pays d’Amérique du Sud, au Chili peut-être, dans une ville née d’un rayon de lumière, mais aussi dans une campagne lointaine.
La pellicule est rayée, grattée, endommagée, vieillie, vieille – elle a déjà tout vu.

Nous observons, nous devinons, mais nous ne verrons peut-être bientôt plus rien, c’est le sens même des choses promises à l’évanouissement.
Rien de plus logique métaphysiquement.
En attendant, il faut veiller, attendre la prochaine venue d’un ami, d’un visiteur, d’un photographe passé par la bouche d’Hadès.


Le vent joue de ses grandes orgues, faisant trembler les maisons de papier, et, dans les chambres au papier peint hors d’âge, les ampoules électriques.
Dans le donjon de la mémoire, il y a des voiles dansant sans fin entre des murs de pierres.
Il y a un guide en tenue de pâtre, ou de prêtre, mais ne le cherchez pas, il s’est déjà enfui.

Le temps emporte les visages, les habitations, les enfants, et les dépose où il veut, en France dans un village de l’Ariège, au sommet d’une cordillère, dans une cour d’immeuble.
Valparaiso, Lectoure, Condom et Aussillon portent le même nom ésotérique.
La formacion de las Olas dialogue avec la mort, c’est un livre hanté, et fraternel, de solitude à solitude.

Dans un texte rageur construit en un seul long paragraphe, Arno Brignon s’explique : «C’est un voyage dans un lieu où l’histoire et la géographie restent incertaines, un lieu où les chiens courent libres dans les rues après les voitures, un lieu où les montagnes et les collines sont un écho incessant de la sainte guerre économique, un lieu où les grands ensembles sont détruits, remplacés par de petits chez soi, un lieu où les hôpitaux et écoles deviennent des musées offerts au touriste de passage. »
Il faut tout reprendre, repartir de presque rien, et ne pas hésiter à saisir les mains du lâcher-prise.

L’affection, le bruit neuf, et l’utopie.
Arno Brignon, La formacion de las Olas, texte Arno Brignon, design Aribel Gonzalez, FIFV Ediciones (Chili), 2019
