Architecture, la forme d’une prière, par Hiroshi Sugimoto, photographe

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Getty Museum, 2014
Gelatin silver print © Hiroshi Sugimoto

Architecture de Hiroshi Sugimoto est le quatrième ouvrage d’une série de cinq titres, Dioramas (2014), Seascapes (2015), Theaters (2016) et Lightning Fiels, que les éditions Xavier Barral publient pour la première fois en français et dans une version augmentée.

L’entreprise est exaltante, tant l’œuvre du célèbre architecte et photographe japonais est éblouissante, mais aussi presque intimidante dans sa qualité formelle et technique – utilisation de chambres de grands ou très grands formats avec un temps d’exposition particulièrement long.

Exposé en 2018 dans les jardins du Trianon à Versailles, Sugimoto semble un bloc de volonté inébranlable mis au service d’une œuvre imposant immédiatement dans l’espace sa présence.

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Casa Batllo, 1998
Gelatin silver print © Hiroshi Sugimoto

La série Architecture est le fruit d’un travail de commande du musée d’art contemporain de Los Angeles, lui demandant de photographier à sa façon très métaphysique un grand nombre de bâtiments ayant marqué l’histoire des édifices érigés de mains d’hommes.

Inaugurant son ouvrage de façon paradigmatique par une images du World Trade Center, prise en 1997, Sugimoto ne montre pas un monstre de béton, d’aluminium et de verre abritant la puissance de calcul de l’ère du nihilisme, mais une double colonne lointaine s’élevant dans un rêve.

Les photographies du maître japonais sont des structures au bord de l’effacement, des fantômes de pierre nous offrant la grâce de leur présence muette en une palette somptueuse de nuances de gris.

Le grain des images est d’une grande sensualité, qui donne envie de caresser le Guggenheim Museum de New York ou la Villa Savoye tout en sachant que ces édifices nous glisseront entre les doigts, entre les yeux, et s’effaceront entre les pages.

Nous nous efforçons de maintenir intacte la forme de nos idées, nous sommes des bâtisseurs, nous ne transigeons pas devant les contraintes géophysiques et financières, nous inventons des solutions.

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Brooklyn Bridge, 2001
Gelatin silver print © Hiroshi Sugimoto

Le Getty Museum de Los Angeles est un animal étrange, ayant sa vie autonome, une espèce encore non véritablement répertoriée dans le grand livre du vivant.

Sugimoto fait ressentir l’éphémère dans le durable, l’évanescent dans le poids de matière.

La géométrisation de nos espaces est une gloire, une conquête, un défi, une négociation fine avec les lois de la pesanteur, mais c’est surtout une victoire fugace.

Imprégné de shintoïsme, l’esthétique de Sugimoto est un hymne à l’invisible, aux âmes discrètes, aux esprits de la nature.

Des rais de lumière forment une arche symbolique sous laquelle se glisser, porte menant aux royaume des espaces intermédiaires.

Modernisme, cubisme, constructivisme, postmodernisme, les styles architecturaux sont multiples, qui fondent pourtant dans la chambre photographique en chemins de blancheurs.

Il y a chez Sugimoto ce que les maîtres verriers des cathédrales gothiques ont expérimenté comme théologie de la lumière.

D’une façon très graphique, l’architecte japonais dessine des silhouettes tremblées, demandant à ses spectateurs de faire le point pour apercevoir une image de toute façon fuyante.

De son studio new-yorkais de Chelsea, Sugimoto vit l’effondrement des tours du World Trate Center, décrivant ainsi le feu les ravageant : « Je suis sorti du labo et suis monté sur le toit en passant par l’issue de secours. Des flammes jaillissaient des deux tours et de temps en temps, un morceau s’en détachait en scintillant dans la lumière du matin. J’ignorais alors ce qu’il se passait. Je ne faisais que regarder fixement ce qui se déroulait sous mes yeux. Pour moi, le plus surprenant était l’extraordinaire bleu du ciel, l’argent éclatant des tours, le rouge vermillon des flammes et le noir de la fumée qui s’en échappait. J’étais devenu incapable de penser. Avec l’impression que Yamata-no-Orichi, le dragon maléfique aux huit têtes et aux huit queues de la mythologie japonaise, avait pénétré en furie à l’intérieur des tours et les léchait avec sa langue de feu. »

Chacun construit sa vie, bâtit des structures pour donner une forme à son existence, passe ses journées dans des bâtiments conçus pour lui, mais l’impermanence est une reine gouvernant sans relâche.

Tout disparaît, s’effondre, se transforme en poussière, les larmes elles-mêmes étant promises à la métamorphose.

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Church of the Light, 1997
Gelatin silver print © Hiroshi Sugimoto

Le flou n’est pas un défaut de nature, mais l’essence même de toute chose, que l’on grandisse à Barcelone, Pise, Paris, Berlin, Londres, Rome ou New York.

Hiroshi Sugimoto photographie des efforts de civilisation, des pensées de matières assemblées en habitats de choix, mais il invite surtout à prier devant le mystère des formes et de leur évanouissement dans le tirage gélatino-argentique.

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Hiroshi Sugimoto, Architecture, texte Hiroshi Sugimoto, Editions Xavier Barral, 2019, 160 pages – 120 photographies noir & blanc

Hiroshi Sugimoto – site

Editions Xavier Barral

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Se procurer Architecture

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