
Jack Johnson
« Quand l’homme cogne l’homme et cogne fort, et que retentissent les coups portés au corps, et que respirent le cogneur et le cogné, l’un expirant violemment, l’autre inspirant comme il peut… eh bien, je me retrouve débout, le souffle coupé, oublieux du monde et de ma personne, entièrement pris dans le combat qui se déroule sous mes yeux. »
On connaît les récits formidables de Jack London (1876-1916), sa façon de mettre en scène la lutte pour la survie dans l’univers hostile du Klondike, son tempérament forgé par les combats de sa jeunesse contre la misère, son socialisme nourri paradoxalement de darwinisme social.
Pour London, qui mourut à quarante ans, il faut être fort, ou périr.
Mais c’est encore mieux, font comprendre ses articles de journaliste concernant la boxe, lorsque l’on est blanc, et prolétaire.
L’art de la boxe nous révèle, à la faveur du combat du siècle à Reno, le 4 juillet 1910, entre le Black Jack Johnson et le Blanc Jim Jeffries, la nature viriliste de l’écrivain, mais aussi, ce qui étonnera sûrement, sa façon de croire en la supériorité de la race blanche.
Mais Johnson, qui possède indéniablement du génie, est trop fort, trop intelligent, trop malin – il ne cesse de blaguer sur le ring avec une décontraction qui stupéfie – pour ne pas forcer London au respect.
Il le salue, le félicite, admet – Johnson, fils d’anciens esclaves, est le premier champion du monde noir dans la catégorie poids lourds, titre acquis quelques temps plus tôt à Sydney.
Publié par Rivages poche, L’art de la boxe reprend les articles de l’aventurier chercheur d’or, pilleur d’huîtres et chasseur de phoques pour le New York Herald, des préparatifs du combat à la chute finale de son héros.
« Les textes que vous allez lire, précise sa traductrice et préfacière Fanny Quément, condensent un grand nombre de questions sociales, politiques, philosophiques et littéraires. Les traduire fut une épreuve, un combat en je ne sais combien de rounds, de reprises nécessaires pour rendre le style ramassé, la vigueur de cette écriture en mouvement perpétuel. Il m’a fallu chercher la concision et l’allitération pour donner une idée de ce qui frappe dans les tournures de cet écrivain-journaliste soucieux de faire valoir un sport qu’il jugeait, in fine, bien plus juste que le monde dans lequel nous vivons. »
Pour qui souhaiterait embrasser la carrière de journaliste sportif, ces textes sont parfaits.
Si l’intellectuel, précise l’écrivain, ne repose pas sur la fermeté d’un lutteur en lui, ce qu’il produira ne sera que camelote.
« S’ils veulent voir de la boxe, dit-il des 50 ou 60 000 spectateurs se pressant quelquefois pour assister à un combat, c’est à cause de l’antique sang rouge du premier Adam qui continue de couler et de bouillir dans leurs veines. Il s’agit d’un phénomène humain profondément significatif. Tout sociologue ou ethnologue omettant ce fait ne pourra jamais établir un véritable horoscope de l’humanité. »
Sans se rendre compte de son homoérotisme, London célèbre le corps masculin animal musculeux, l’esprit de la bagarre, et son penchant pour quiconque travaille d’abord avec ses mains.
Les mâles primitifs, les mastards, les taureaux humains, les guerriers endurants témoignent pour lui d’une authenticité perdue dans la corruption du monde moderne.
« Tenir debout, tel est l’enjeu. Garder l’équilibre, ne pas tomber, ne pas s’enfuir, défendre seul contre tous un territoire de la taille d’un ring. C’est le but et l’esprit de ce jeu, et, à l’issue du combat, la brute barbare qui l’emporte vaut mieux que n’importe quel dandy décadent. »
Voilà qui est lancé, comme un uppercut.

Jack London, L’art de la boxe, Le combat du siècle et autres textes, traduction et préface Fanny Quément, collection Petite Bibliothèque (Lidia Breda), Rivages poche, 2026, 144 pages