Les archives du rêve, par Olivier Schefer, écrivain

©Edouard Levé

« Il manque un livre à notre bibliothèque. Celui des rêves que nous faisons chaque nuit. Des « fleurs de rêve » rimbaldiennes, bribes d’histoires qui se pressent à l’aube contre nos paupières, nous rapportons, éveillés, de brefs éclats provisoires, fragiles pétales que la main, voulant saisir, déchire grossièrement. » (Olivier Schefer)

A l’occasion de l’exposition Fragments du rêve, ayant eu lieu en 2025 à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec) à l’Abbaye d’Ardenne, près de Caen, est paru un catalogue conçu par le philosophe, écrivain – livres notamment chez Arléa – et universitaire, spécialiste de Novalis, Olivier Schefer.

Les archives sont nimbées indéniablement d’une dimension onirique. Ce sont des documents historiques, et pourtant leur présence n’est pas sans évoquer quelque matière rescapée d’un songe.

Aussi, lorsque celles-ci concernent les notations de rêves d’écrivains et artistes majeurs, nous pouvons les considérer comme des rêves de rêves.  

On les note au réveil, dans un semi-brouillard, ce sont les preuves d’une vie secrète, la visitation, quelquefois, d’éléments venus du monde astral.

Très richement illustré, Fragments du rêve fait la part belle à Maurice Roche, écrivain lié au groupe Tel Quel, peu lu aujourd’hui.

Se pressent devant l’écrivain-chercheur des textes, souvent manuscrits, sur des supports parfaitement hétérogènes, d’Hélène Bessette, Jean Cayrol, Philippe Soupault, Jacques Derrida, Hervé Guibert, Béatrix Beck, Jean Paulhan, Pierre Pachet, et de nombreux autres reproduits dans ce beau volume.

Sigmund Freud écrit dans L’Interprétation des rêves (1899) : « Les rêves les mieux interprétés gardent souvent un point obscur ; on remarque là un nœud de pensées que l’on ne peut défaire, mais qui n’apporterait rien de plus au contenu du rêve. C’est l’« ombilic » du rêve, le point où il se rattache à l’Inconnu. »

Cette dimension d’inconnaissable est bien entendu fascinante, elle aimante pensée et création.

Comprendre ce que nous dit la nuit en sa clarté obscure, ou son obscure clarté.

Nerval fait du rêve la substance même de ses récits et poèmes, déplaçant son lecteur dans une zone intermédiaire, indécidable, à la fois géographique, mythologique et intime.

C’est ce que Gaston Bachelard appelle sûrement la rêverie, dont les romantiques, contre la progression ravageuse d’une pensée technophile et rationaliste, firent leur source.

« Je suis revenu régulièrement à l’Imec, confie Olivier Schefer, pour les besoins de cette enquête, en laissant reposer de longues plages de silence, et chaque fois, dans les carrefours et les corridors des textes, j’ai retrouvé cette impossibilité fascinante, déroutante et féconde qui finit par aimanter toute l’enquête : écrire le rêve – en le notant fébrilement au réveil ou en le réinventant lucidement à sa table de travail – revient toujours à affronter les limites de la parole et de l’écriture. »

On se heurte à une matière fuyante comme on se heurte aux ultimes possibilités du langage.

Les plus grandes créations ne procèdent-elles pas de ce que Patrick Boucheron appelle l’état de dorveille ?

On attrape des lambeaux de rêve, on les recompose, on fait du montage, il faut tout changer pour que rien ne se perde.

Il faut aller vite, les images s’enfuient déjà, les fixer, lorsque l’on ne s’est pas purifié, est peut-être sacrilège.

Présence omnivore de l’œil faisant dire à Goethe (Les Affinités électives, 1809) : « Je crois que l’homme rêve uniquement pour ne pas cesser de voir. »

Traverser la mince paroi séparant les réalités diurne et nocturne.

Constituer des stocks d’études.

« Je hasarde cette idée, poursuit l’écrivain, convaincu désormais que l’archive est le lieu de l’inquiétude et des hypothèses et non, comme je le croyais naïvement avant de venir à l’Imec, celui un peu mortifère de l’enfermement et du stockage muet : avec leurs logiques diffractées, leurs écritures illisibles et brouillonnes, leurs marges, les états multiples d’un même texte, les archives épousent la texture flottante, le rythme insoutenable des rêves qui fuient. »

Maintenant, place aux documents (liste non exhaustive).

Aux pages de Maurice Roche, parfois très colorées – « Compact, un texte somnambule unique en son genre qui m’aura servi peu ou prou de fil rouge. (…) Compact est un texte qu’on lit par bribes, en se faufilant dans des interstices typographiques. »  

Aux rêves des internés, prisonniers, exilés politiques – les rêves concentrationnaires de Jean Cayrol.

Aux rêves menaçants de Georges Perec, dont les parents juifs moururent pendant la guerre (lire les 124 rêves relatés dans La boutique obscure, 1973).

Aux rêves confus de Béatrix Beck notés avec un stylo bleu ou noir rageur.

Aux rêves quasi prémonitoires de Louis Althusser : « je dois tuer ma sœur, ou elle doit mourir, il y a une obligation impossible à éviter, un devoir, presque devoir de conscience, avant une date ou une heure prescrite, la tuer avec son accord d’ailleurs : une sorte de communion pathétique dans le sacrifice. »

Aux rêves de Jacques Derrida notés sur un papier tiré du bloc-notes d’un Holliday Inn de Toronto.

En 1998, l’écrivain et photohraphe Edouard Levé imagine la série Rêves reconstitués.

L’idée n’est-elle pas merveilleuse ?

Olivier Schefer, Fragments du rêve, Editions de l’Imec, 2025, 172 pages

https://imec-archives.com/matieres-premieres/librairie/lieu-archives/fragments-du-reve

Exposition éponyme du 6 juin au 30 novembre 2025 – commissariat Claire Paulhan

https://imec-archives.com/activites/fragments-du-reve

Laisser un commentaire