
« Pour avoir vécu à l’intérieur de ces géométries brutales, je confirme que ces photos donnent une description juste de l’expérience quotidienne. L’envers révèle la vraie forme. » (Guillaume Desmurs)
Ces endroits, de tourisme de masse et de dévoration de la nature, sont insupportables l’hiver, et désolants l’été.
Mais ces espaces, d’inventivité architecturale et d’étrangetés formelles, sont aussi des supports de fictions dystopiques.
Avec Révolu, premier titre des éditions lyonnaises Révolues dédiées à leur origine aux recherches visuelles concernant les paysages, Michel Lafleur impose un regard précis et impressionnant sur les stations alpines françaises hors-saison.

Nous voyons des bâtiments conçus pour accueillir en un minimum de places des adeptes du ski, monstruosités rationnalisées relevant de l’esprit de calcul aveugle et de l’aberration écologique.
En des images donnant le sentiment, par leur qualité de détails, d’avoir été prises à la chambre photographique, Michel Lafleur expose la réalité de structures ayant envahi des territoires montagneux pensés d’abord comme particulièrement rentables – on n’imaginait bien sûr pas dans les années 1960 et 1970, date de leur édification, un réchauffement climatique aussi important que celui que nous connaissons désormais.
L’été, ces bâtiments à peu près inhabités, sont comme les symboles d’un vide angoissant ayant gagné des roitelets sans divertissement.

Précisément légendée chaque photographie indique une localité, une altitude, des coordonnées géographiques, la date d’ouverture de la station, le nom des promoteurs et architectes, ainsi que la capacité totale de lits et la date de prise de vue.
Ce sont comme des preuves historiques de ce qui a eu lieu lorsque nous serons jugés pour notre hubris.

Cependant, n’y a-t-il pas une certaine splendeur dans ces constructions donnant la sensation d’avoir été conçues pour des aliens humanisés ?
Soif de béton, soif de voiture, soif de neige à épuiser.
Nature à consommer, à exploiter, à violenter.
Joie des promoteurs, prouesse, quelquefois, des architectes, et bâtiments bientôt obsolètes.
Ennui, absence, dépression.
Que fait-on ici ? Est-ce le lieu d’un crime ? Quels films tristes joue-t-on sous le soleil de l’été ?
Toutes ces infrastructures imaginées d’abord comme puissances de l’esprit humain sont vouées à l’obsolescence.

S’y réfugiera-t-on lors d’une prochaine guerre mondiale ou d’une prochaine pandémie ?
Ces lieux inventés pour le plaisir des glisseurs ne vont-ils pas se réveiller et s’effondrer sur leurs derniers occupants tels des géants déchus ?
Orwell, ne reviens pas, les humanoïdes terminaux sont encore plus fous que tu ne l’avais imaginé.

Michel Lafleur, Révolu, Contemplation d’une dystopie, préface Sylvain Grisot, direction artistique et maquette Michel Lafleur, Nicolas Guillerminet, Bortkletlend, texte Guillaume Desmurs, relecture Patrice Yakas, éditions Révolues (Lyon), 2024, 144 pages

https://editionsrevolues.fr/produit/revolu-contemplation-dune-dystopie/

©Michel Lafleur