Une langue estrange, par Bénédicte Cartelier, écrivaine

La Chasse au tigre, 1616, Rubens

« Rue Saint-Lazare, je croise un vieil homme qui marche sur deux béquilles. Sur et non avec, prenant appui sur elles, il projette en avant d’un bond ses deux jambes et recommence ainsi tout le long. Je le vois progresser de loin. Arrivée à sa hauteur, je remarque, accrochés à la poche de sa veste côté cœur, quatre stylos bille à capuchon rouge, vert, bleu, noir. Notez que je n’ai pas dit qu’il était manchot. »

L’art de l’écrit bref est un exercice difficile, auquel excelle Bénédicte Cartelier.

Son livre Brimborions est un festival de bons mots, de remarques pertinentes, et d’audaces lexicales, l’écrivaine goûtant les mots rares, superbes, à sauver de l’oubli.

Avec elle, la langue française s’estrange.

De façon ironique, l’exergue est donné à Flaubert : « Prenons garde de tomber dans le brimborion. »

Prendre garde ? ou plutôt tomber avec volupté.

« On ne dresse pas un rapace, on l’affaite. » (lire le moment de l’affaitage dans Le Faucon déniché, de Jean-Côme Noguès)

Il n’y a pas de mauvais sujet, il n’y a que de piètres auteurs, quelquefois (lire Lundi ou Mardi de Virginia Woolf publié aux éditions de L’Herne).

Le ton de Bénédicte Cartelier est vif, allègre, malicieux, impliqué.

« Je reviens de l’abbaye de La Prée, dans l’Indre. C’est une ancienne abbaye cistercienne fondée au XIIe siècle. Des bâtiments originels ne reste qu’un bout de cloître qu’on a transformé en salle d’exposition. Car, évidemment, c’est devenu une résidence d’artistes, avec injonction de créer. Mais que voulez-vous créer quand alentour la beauté inonde le jardin, perce les vieilles pierres blondes et caresse vos jambes comme un chat affamé ? Je rêve d’une résidence de non-création qui accueillerait des auteurs avec injonction de ne rien produire. »

Il me plaît de relever des termes et expressions qui m’étonnent : « à la galope », « quinaud », « calendal », « haplologie », « tapinose », « quérulent » – amusez-vous en famille ou avec des ami.e.s, demandez à chacun la signification de ces mots.

Vous ne doutez pas, bien entendu, des définitions de ruste, rustre et fruste.

Avec allant, Bénédicte Cartelier poursuit sa mission d’arquebusière : « C’est que notre langue est née des Bucoliques, et sent encore l’humus. Les Anciens n’écrivaient-ils pas en boustrophédon, allant de gauche à droite et de droite à gauche alternativement comme le bœuf trace des sillons dans le champ ? D’aucuns pourtant s’interrogent : « Qu’a-t-on à faire aujourd’hui de tous ces mots alors que nous ignorons à quoi ressemble une grive ? » Quant à deviner l’animal à son cri, le gouffre s’élargit. Nos Diane modernes de chasseresses sont devenues pécheresses et ne chassent plus qu’elles-mêmes. »

Brimborions relève de la rage de l’expression pongienne, ce qui est une joie.

« Rien ne vieillit plus vite que les noms de couleur. Cette « teinte nankin », est-ce du jaune paille, du jaune poussin ou du beurre frais ? »

Nul doute que l’auteure de ce court volume me reprendra pour mes inexactitudes lexicales.

Pauvre de moi, je m’attends à une sévère rectification, cause probable d’une douleur térébrante sur ma peau halituleuse, près des géraniums brasillants de l’arrière-cour où je me réfugierai pour tenter d’y échapper.

Georges Clemenceau, beau tigre, sauve-moi !

(pas Clémenceau, m’enfin)  

Bénédicte Cartelier, Brimborions, Editions La Pionnière, 2026, 46 pages

https://www.lapionniere.com/livres/brimborions-de-benedicte-cartelier

Laisser un commentaire