
Harry Gruyaert – USA, Los Angeles, 1982, Archival pigment print, printed later, 53 x 80 cm
A Sense of place, dernier opus monographique du photographe anversois Harry Gruyaert publié aux Editions Textuel, pourrait être le titre d’un album de jazz.
L’artiste de l’agence Magnum né en 1941 regarde depuis des décennies le monde avec grâce, acuité et humour, comme on compose avec les différentes lignes d’une partition un morceau savoureux, entêtant, inoubliable.
Mais Harry Gruyaert habite-t-il le monde, ou plutôt la couleur ?

Harry Gruyaert – Belgium, Brussels, 1981, Archival pigment print, printed later, 24 x 36 cm
Son œil se pose sur les aplats colorés et les échos chromatiques, comme on cherche à constamment se recharger d’une énergétique spéciale, presque vaudou.
Gruyaert traverse les continents et les villes, ainsi que les situations multiples de l’humaine comédie, en ayant pour boussole le dynamisme des couleurs.
Son art relève ainsi d’une forme d’aimantation par la variété des pigments déposés sur les objets et surfaces de la réalité.
On parle quelquefois du génie des lieux (genius loci) pour désigner l’idiosyncrasie des espaces singuliers, qui est d’abord, chez ce grand voyageur, le génie des couleurs les informant.

Harry Gruyaert – France, Paris, 1985, Archival pigment print, printed later, 24 x 36 cm
En préface, la photographe coloriste Géraldine Lay, qui est en certains points son héritière, écrit avec justesse : « Dans un café, au coin d’une rue, adossés à un mur, ses personnages sont saisis dans l’insignifiance apparente du quotidien. Rien d’extraordinaire ne motive le regard d’Harry Gruyaert, sinon une curiosité dénuée de toute hiérarchie sociale. La puissance visuelle naît alors de la reconfiguration du réel par la couleur et la composition. »
Gruyaert aime les environnements urbains, les voitures, et la surprise de ce qui vient dans son cadre de vision.
Agencements de formes et de couleurs, de personnages et de gestes.
La réalité se donne et danse chez lui en orange, en vert, en rouge, en jaune, elle est populaire et polychrome.

Harry Gruyaert – Belgium, Brussels, 1970-80, Archival pigment print, printed later, 24 x 36 cm
Il y a du carnavalesque quelquefois, mais sans ironie ou position de surplomb.
Les maîtres américains de la couleur, notamment Saul Leiter pour la passion des vitrages, l’ont précédé dans la façon de percevoir les événements, aussi minuscules soient-ils, en fonction de leur puissance chromatique.
Le noir et blanc est trop triste, trop nostalgique, trop vintage, vive le présent en son inventivité permanente.
Les brasseries, les cafés, les coins de rue.
Les enfants peuplent ses photographies, parce qu’ils sont un principe de désordre, d’inattendu, de beauté gratuite.
Les images d’Harry Gruyaert se lisent, s’écoutent, se rêvent.
L’artiste nous le rappelle, alors qu’il nous observe peut-être dans telle ou telle ville, tel ou tel lieu public, nous participons d’un polyptique géant, d’une héraldique souveraine de couleurs qui nous blasonnent intimement.

Harry Gruyaert, A Sense of place, préface Géraldine Lay, édition Manon Lenoir, design graphique Agnès Dahan, relecture Marie Delaby, scans & chromie Albin Millot, photogravure Daniel Regard, fabrication Camille Desproges, Editions Textuel, 2026, 112 pages
https://www.editionstextuel.com/livre/a_sense_of-place
Exposition éponyme à la chapelle du Méjean, lors des Rencontres d’Arles, du 6 juillet au 4 octobre 2026 – commissariat Géraldine Lay, conseil artistique Cyril Delhomme
https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/2026/harry-gruyaert-1

Harry Gruyaert – Belgium, Ostend. Thermae Palace, 1988, Archival pigment print, printed later, France, 24 x 36 cm
Harry Gruyaert est notamment représenté par la Galerie Fifty One (Anvers)