
Le Paradis, Le Tintoret, vers 1588 – Palais des Doges, Venise
« Contrairement à de nombreuses fictions contemporaines qui imaginent l’effacement progressif de l’humain au profit de la machine, l’hypothèse explorée ici est celle d’une redécouverte, par l’être humain, de sa participation au Logos et de sa capacité à devenir, dans certaines limites, co-auteur des formes à partir desquelles le réel se déploie. » (Bruno Traversi)
Prolongeant par l’écriture d’une nouvelle d’anticipation à caractère scientifique ses recherches sur les réalités psychophysiques et l’unité des âmes, le philosophe Bruno Traversi – lire mes articles à son propos – a composé Le Scriptorium du Temps.
Ce texte nous plonge au cœur du mystère du Verbe créateur, le Logos, quand il correspond à la trame vibrante du silence en soi, étant créateur de réalité.
Nous sommes à Venise, au Palais des Doges, en 2076, soit vingt-six ans après un moment identifié comme une bascule civilisationnelle ayant entraîné un changement de paradigme quant à la façon de concevoir notre place et notre rôle au sein de la communauté des vivants.
Le chercheur imagine des scripteurs, installés dans les anciens appartements des sénateurs surplombant la place Saint-Marc, dont la vocation est d’écrire des séquences narratives, ou des formes, influant sur le destin des êtres qu’ils contemplent depuis les fenêtres de leur logement.
Il ne s’agit pas de circonscrire totalement, et à leur insu, la vie des personnes qui traversent la place, mais de proposer de nouvelles lignes directrices, des chemins différents, de nouvelles configurations entraînant un autre déploiement de soi.
Il est donc possible, en 2076, de travailler à élaborer concrètement, mais en secret, par la puissance johannique du Logos, un autre futur que celui d’une catastrophe généralisée.
Sorte de métaphore de l’écrivain absolu, Antoine est l’un de ces scripteurs, mais, ivre de son pouvoir, celui transgresse, en liant fermement par l’amour deux individus qui ne se connaissaient pas, l’une des lois fondamentales du Scriptorium : ne pas aller jusqu’à la fin, jusqu’à la clôture, jusqu’à l’épuisement, de toute histoire.
Tout ceci paraîtra peut-être abscons, mais le texte est limpide, qu’encadrent des propos généraux sur le temps, le verbe, et les phénomènes de synchronicité.
Nous agissons selon un principe de causalité ordinaire, mais sommes aussi agis, Carl Gustav Jung et le prix Nobel de physique quantique Wolfgang Pauli appelant cela, dans leur correspondance, la puissance des archétypes ou des symboles, ce que Bruno Traversi a théorisé comme un arrière-plan-neutre ayant la structure d’un mandala, soit une unité multiple parfaite.
L’hypothèse de ce livre est qu’il serait possible, pour quelques-uns, par un haut degré de concentration, et d’absence à soi-même, de participer consciemment à l’activité créatrice du Logos.
Les écoles de mystère antiques avaient pour ambition de transmettre aux initiés le secret des lois cardinales organisant, tel un cosmos, les destinées humaines, nous en retrouvons ici l’intuition.
« Toute puissance nouvelle engendre ses interdits. Le monde scriptural n’échappa pas à cette règle. Dans l’univers anticipé par cette nouvelle, conclut l’auteur, certaines écritures peuvent modifier si profondément les conditions mêmes de l’existence qu’elles appellent une responsabilité inédite. Dès lors, la mission du Scriptorium ne consiste plus seulement à inscrire des formes dans le réel ; elle consiste également à préserver les conditions de leur invisibilité. A sa manière, il devient le gardien du voile. »
Un grand livre est à écrire, Logos et Temps, Bruno Traversi, expérience après expérience, texte de recherche après texte de recherche, s’y emploie.
Le lion ailé de Saint Marc tient du bout de la patte l’œuvre des œuvres.
Qui parviendra à en déchiffrer les pages invisibles atteindra probablement les rivages de l’immortalité.

Bruno Traversi, Le Scriptorium du Temps, préface de Nicolas Grenier, Cénacle de France (Avion), 2026, 116 pages

Saint Marc, l’Evangéliste, Valentin de Boulogne (1591-1632), château de Versailles
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