
©Jörg Brüggemann
Il y a les livres de prose, et ceux de poésie.
Les livres qui littéralisent, et ceux qui métaphorisent ; ceux qui travaillent avec la réalité (la surface) et ceux qui travaillent avec le réel (le mystère).
Tres Viajes, du photographe allemand Jörg Brüggemann, est indéniablement de cette deuxième catégorie.

©Jörg Brüggemann
Fruit d’une résidence de création au Festival International de photographie de Valparaiso (FIFV), réalisé avec le soutien du Goethe Institut, cet ouvrage grand format, impeccablement édité par Atelier EXB, est un livre plein de fantômes, de douleur, et de beauté.
Donnant l’impression d’avoir été rêvées, les images de Tres Viajes s’élaborent au cœur d’un silence fondamental.
Ce livre évoquant trois voyages essentiels au Chili – la recherche d’une mère décédée, le photographe étant revenu sur le lieu où il avait appris sa mort ; la vision d’un pays en pleine contestation sociale ; la rencontre d’un couple amoureux vivant à distance, elle sur la côte, lui dans la montagne – est de l’ordre d’un conte initiatique autorisant, à travers la stupeur du deuil et le goût renouvelé du monde, la reconstruction de soi.

©Jörg Brüggemann
Chaque photographie, chaque planche de cet album de haute sensibilité en noir & blanc et couleur, se regarde comme on contemple une énigme.
Tout se lie, et se délie, se désassemble et se renoue.
La tête d’un enfant émerge d’une eau argentée, baptême à l’envers, résurrection, survivance.
Un couple d’oiseaux noirs, un visage ancien parcheminé, deux chiens qui jouent en se mordillant, l’un blanc, l’autre noir, comme un combat spirituel avec l’autre en soi.
Des dunes, l’envol d’un sac plastique bleu, un homme grave.

©Jörg Brüggemann
Comme dans les récits d’apprentissage, il y a un feu, le spectre d’un animal venu de l’au-delà, des phénomènes merveilleux : une pluie d’insectes, un totem sauvage, un ciel bouleversé.
Jörg Brüggemann dispose les pièces d’un récit éclaté frôlant la dimension de surréalité de l’existence.
Une araignée de mer tenue par les pinces regroupées, un personnage masqué, en costume, jouant de la flûte, du verre brisé.
Le grain des images est parfois très perceptible, toute apparition étant, au fond, de l’ordre d’un miracle, organique et chimique.

©Jörg Brüggemann
Tres Viajes est plein de départs et de destins figés, de formes premières et de structures précaires.
Montrant les ruines de notre monde asphyxié et ce qui persiste, la colère et l’apaisement, le directeur de l’école de photographie Ostkreuz, située à Berlin, trouve dans la nature – dernière partie de son livre – la puissance de ce qui paraît encore indemne.

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Pas de psychologie, mais des paysages semblant intacts, des jaillissements, des songes d’algues et d’herbes.
Et un nageur sortant de la mer, tel Ulysse naufragé sur le rivage des Phéaciens.
Il s’agit moins ici du Chili que du pays sauf de l’imaginaire.

Jörg Brüggemann, Tres Viajes, texte (français, anglais, espagnol, allemand) Jörg Brüggemannn, édition Jordan Alves, design graphique Lamm & Kirch, relecture Florian Berrouet, Anna Knight, Magarida Llabrés Rotger, fabrication François Santerre, partenariats Yseult Chehata, diffusion Ophélie Moheymani, 2025, 144 pages
https://exb.fr/fr/home/684-tres-viajes.html
https://www.ostkreuz.de/en/photographers/joerg-brueggemann/

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