En Inde et au Pakistan, par Frank Horvat, chevalier errant du photojournalisme

©Studio Frank Horvat

« J’eus beaucoup de mal à m’arracher de l’Inde. Je crois y avoir vécu la période la plus exaltante de la vie, dans une indépendance que je n’avais pas connue ailleurs et que je n’ai jamais retrouvée. » (Frank Horvat)

Frank Horvat (1928-2020) est de ces auteurs aux archives importantes qu’il faut constamment fréquenter, redécouvrir, explorer.

Les éditions Kerher Verlag ont ainsi la bonne idée de nous montrer un corpus d’images de jeunesse du photographe, alors qu’il vivait au Pakistan, à Karachi puis Lahore, dans le nord du pays, avant de rejoindre l’Inde, ayant quitté Trieste en cargo en 1952 sans billet retour.

Colligeant des scènes vues en 1952-1953 et lors d’un second voyage en 1962, le volume Naissance d’un regard rassemble des images en noir et blanc ayant une indéniable valeur artistique, historique et ethnologique.

Issu d’une famille juive d’Europe de l’Est ayant fui le nazisme, Frank Horvat, précise en préface Peter Pfrunder, « apprend dès le plus jeune âge à s’adapter à toutes sortes de situations et à considérer le changement à la fois comme une menace et comme une opportunité. »

©Studio Frank Horvat

S’exprimant en plusieurs langues – il apprendra l’urdu -, il ressent le besoin de franchir des frontières, le sous-continent indien lui offrant un déracinement propice à sa création et son regard de photojournalisme inspiré par les maîtres de l’agence Magnum.

A Lahore, Frank Horvat découvre une réalité qui aimante sa pellicule (les films, donnés à un laboratoire sur place, sont parfois surdéveloppés, granuleux, ce n’est pas un problème, la vie tremble et toute image est précaire), notamment le quartier des danseuses et prostituées de Hira Mandi, ses reportages étant publiés par le magazine de Zurich, Die Woche.

« Là, commente Peter Pfunder, des familles aisées vendent leurs filles aux enchères – de belles jeunes filles instruites, âgées de douze à dix-sept ans, qui doivent se présenter voilées et danser avant d’être « remises » au plus offrant. Les prétendants sont souvent de grands propriétaires terriens qui offrent argent et diamants pour augmenter la fortune familiale. »

Le photographe est là, dans la stupeur, sensible au flux de la vie, ses images sont denses, multiples, fourmillant d’informations, et propices aux dérives imaginaires.

©Studio Frank Horvat

Son esthétique est une poétique du clair-obscur.

Jeux d’ombres, nuits inquiétantes, personnages énigmatiques.

Marchés nocturnes, consommation de drogue, trafics.

Foules denses, individus isolés, désorientation.

Ses images concernant le Mouharram, la plus grande fête du calendrier chiite, témoignent d’une ferveur aux marges de la folie : corps battus, autoflagellation, recherche d’extase, main sur le cœur.

Des taureaux se combattent, des hommes se présentent en arme, les montagnes sont majestueuses.  

©Studio Frank Horvat

« Parmi les quelques dix mille photos prises en Inde, et conservées dans ses archives, nous apprend encore son préfacier, Frank Horvat n’en utilise qu’une faible quantité pour la publication – par exemple, dans ses reportages sur le pont Howrah près de Calcutta, sur la chasse à l’éléphant à Mysore ou sur le disciple du Mahatma Gandhi, Acharya Vinoba Bhave, qui traverse l’Inde pieds nus pour permettre aux cinquante millions d’intouchables (Dalit) d’accéder à des terres et s’assurer une vie indépendante. »

Paix d’un homme marchant parmi les siens, à l’aube, en Inde, en 1953.

Cruauté de la chasse à l’éléphant, humains lamentables.

Frank Horvat : de l’audace, de la densité existentielle, une conscience du mystère en chacun, de la sensibilité et non de la sensiblerie, de la morale et non de la moraline.

L’autre, dans sa misère, sa grandeur et sa folie.

Frank Horvat, La naissance d’un regard, responsable de la publication Karine Lisbonne, avec la collaboration du Studio Frank Horvat, Fiammetta Horvat et Mathilde Oudin, textes Frank Horvat, Ranjit Hoskote, Peter Pfrunder, traductions Martine Passelaigue, suivi éditorial Eric Auzoux, coordination du projet Sylvie Balhause, conception graphique Benjamin Wolbergs, Kehrer Verlag (Berlin Heidelberg), 2026  

https://www.studiofrankhorvat.com/

©Studio Frank Horvat

https://www.kehrerverlag.com/en/Frank-Horvat/978-3-96900-202-5

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