Parler avec les défunts, par Christian Garcin, écrivain

L’île des Morts, 1886, Arnold Böcklin

« On écrit toujours pour régler ses comptes. Pas dans un sens vindicatif ou vengeur, mais dans le sens de : s’efforcer de restaurer un équilibre devenu instable. »

Il n’est pas facile d’écrire sur ces choses-là.

Il faut de la précaution pour maintenir à flot la barque de la raison, ne pas craindre le jugement des pairs, parfois si moqueurs ou méprisants, savoir exposer sans tricherie ses doutes et convictions.

Avec Portrait du jeune en homme en spirite, Christian Garcian dévoile un moment fondateur de sa jeunesse, alors qu’il avait vingt ans : un dialogue établi avec son père défunt par le biais d’une séance de spiritisme menée par sa mère, dans la maison familiale des bords de l’Hérault, à Agde.

On vit cela d’abord d’une manière étrange, puis presque naturelle, puis on oublie, on ne sait pas quoi en faire, on repousse.

On sait avec les recherches de Bruno Traversi (plusieurs articles dans L’Intervalle), spécialiste de Jung et des arrière-mondes, la force des processus psychophysiques, et la présence, au-delà du plan physique ordinaire, d’une réalité autre, acausale, atemporelle, et agissante.

Comment est-il possible de parler aux défunts ? Est-ce un leurre ? Est-ce simplement une extériorisation, par le biais des lettres posées sur la table, de l’inconscient des participants ?

Oui, peut-être, mais comment expliquer cette lourde table qui bouge si facilement, avec autant de légèreté, par simple imposition des mains ou d’un doigt, au point qu’il faut parfois se lever de sa chaise pour en suivre le mouvement ample et fluide ?

Nombre d’entre nous ont vécu de telles expériences, mais qu’en dire ?

Au-delà de l’anecdote personnelle, la force du livre de Christian Garcin est de tenter de s’approcher au plus près de ces phénomènes appelé paranormaux – avant que la science, peut-être, ne les explique, comme elle tente de comprendre les possibilités télékinésiques des individus, ou les talents naturels des coupeurs de feu.  

Nous savons avec Socrate que nous ne savons rien, c’est une bonne chose, mais nous pouvons combler quelque peu notre ignorance.

Par le truchement d’un dialogue faisant songer aux conversations philosophiques de Denis Diderot, entre le narrateur et un interlocuteur imaginaire qui pourrait être sa conscience, ou sa raison, Christian Garcin questionne un mystère.

Hamlet nous accueille à l’orée du livre : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, / Horatio, que n’en imagine ta philosophie ! »

Oui, qui est là ? qui sont là ?

Christian Garcin ne cherche pas le roman, mais l’objectivité : « Tout est raconté avec scrupules et honnêteté. Je souscris à tout. Je me souviens parfaitement de tout. C’est bien de moi qu’il s’agit, en tout et pour tout. J’ai vécu toutes ces années avec, ancrés au fond de moi, ces vacillements temporaires de la « raison raisonnante », que je n’ai jamais pu élucider. Ils m’ont constitué, et pour ceux qui ont lu certains de mes livres, il est clair qu’ils n’ont pas été étrangers à quelques-uns des thèmes que j’y ai traités. »

Relatant quelques-unes de ses expériences spirites – je laisse le plaisir au lecteur de les découvrir -, l’auteur de Dans les pas d’Alexandra David-Néel (Stock, 2018), et de tant d’autres livres, ne masque pas son trouble et leur possible influence sur son œuvre.

Tarkovski est évoqué, à qui Boris Pasternak mort était venu parler, mais aussi Victor Hugo – dont on sait qu’il contacta, lors de son exil à Jersey, d’illustres prédécesseurs -, et d’autres écrivains de premier plan, notamment Chateaubriand, Joan Didion, Philip K. Dick, Olga Tokarczuk, Patrick Mauriès, Pascal Quignard, Olivier Rolin, Javier Cercas.   

On peut penser aussi au Carnet rouge de Paul Auster (Actes Sud, 1993), où sont consignés des événements relevant de la synchronicité la plus stupéfiante.

Pour expliquer, dans son bref et saisissant ouvrage au titre inspiré du dédaléen Joyce, des phénomènes dont il ne parla à personne, Christian Garcin évoque la physique quantique et la notion de pliure du temps, rappelant aussi les termes usuels de magnétisme et fluide, tout en laissant la porte ouverte à d’autres chemins d’élucidation.

Mais communiquer avec les morts, n’est-ce pas le sens même de l’art, de l’écriture, de la prière ?

Dédié à une maman âgée, Portrait du jeune homme en spirite est aussi un espoir de continuer la conversation, plus tard.

Christian Garcin, Portrait du jeune homme en spirite, Actes Sud, 2026, 128 pages

https://actes-sud.fr/auteurs/christian-garcin-011472

https://actes-sud.fr/catalogue/portrait-du-jeune-homme-en-spirite-021811

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