Au nom de l’agneau abandonné, par Patti Smith, écrivaine

La Madeleine dans le désert, Eugène Delacroix

« Peu après, j’ai attrapé les oreillons. Je passais mon temps au lit à lire Peter Pan, un livre qui convenait à ma nature duelle. Comme Peter, le chef provocateur, je ne voulais pas grandir et j’aimais préparer d’impossibles escapades. En même temps, je me sentais proche de Wendy l’introspective, la Shéhérazade des Garçons perdus. J’étais tiraillée entre une solitude grisante et la hâte de rejoindre ma troupe famélique qui comptait sur moi, surtout pour affronter Jackie Riley, le tyran du quartier redouté de tous. »

Comme le dirait Yannick Haenel, il faut aller vers l’élargissement, vers l’approfondissement de l’existence poétique, vers la liberté.

Ainsi est Patti Smith, dont le grand œuvre procède d’une définition toute personnelle du temps, vécu d’abord comme dimension intérieure, et non sociale.

Avec Le Pain des anges, l’amie de Bob Dylan poursuit son exploration autobiographie sur près de huit décennies.

J’ai lu ce livre il y a quelques mois, il reposait depuis sur ma table de travail, je le gardais près de moi comme un ouvrage de secours.

Le stylo de l’écrivaine est autonome, il sait sûrement ce qu’elle ignore, avant de reconnaître, une fois extériorisé sur la page, ce qu’elle a vécu.

Reconstruire sa vie à partir des détails, des objets, des mélodies anciennes.

« Une voix résonne : Tout le monde est mort, tout est oublié, écrit-elle en prélude. Je dresse l’inventaire de ceux qui sont encore avec moi. Je ne vais pas plus loin que le visage de ma sœur, innocente, mais omnisciente. Tant qu’elle est là, notre mémoire est assurée. Mais qu’adviendra-t-il le jour où nous serons toutes les deux parties ? Ecris pour ce futur, dit le stylo, au nom de l’agneau abandonné, balayé comme la cendre dans un grenier en feu. Le sablier se retourne. Chaque grain est un mot qui explose en un millier d’autres, les premières et ultimes secondes de tout organisme vivant. »

Voyageuse, chanteuse, photographe, Patti Smith est une initiée.

On attend l’enfant pour la Saint-Sylvestre, elle arrive un jour plus tôt, « au milieu d’un énorme blizzard ».

Le livre de bébé s’écrit, accompagné de photographies : naissance de la petite sœur Linda, puis d’un frère, Todd, changements de domiciles, tuberculose (placement heureux d’un an chez le grand-père maternel) et autres maladies contractées de façon quasi incessante, apprentissage des prières, fascination pour l’épinette de la grand-mère, manque d’argent des parents (sa mère est Témoin de Jéhovah), découverte d’une tortue sur le chemin de l’école, vagabondages, batailles de cheffe de gang avec un sabre en carton, naissance de Kimberley, deuxième petite soeur.

Patti Smith écrit des phrases-clés : « De tout temps j’ai cru aux propriétés magiques des objets. » / « Certes, j’étais une fillette, mais je me sentais aussi très ancienne, une sorte de vestige humain d’une civilisation primitive. » / « En voyant Les horizons perdus, le film adapté du roman de James Hilton, j’ai été émerveillée par le royaume de Shangri-La où personne ne vieillit. (…) Les horizons perdus m’a entraînée vers le Tibet, qui m’a entraînée vers le bouddhisme et la prise de conscience de l’interconnexion de toutes choses. » / « ‘L’art est la forme ultime de l’espoir.’ Gerhard Richter » / « Soudain, il m’est apparu que tout était potentiellement poème : les prières stoïques de la mante, le regard complice de mon chien, le grattement de la plume du stylo. » / « J’étais hantée par les yeux de Pasolini et sa vision d’un Jésus révolutionnaire. » / « L’artiste cherche l’infini mais il crée sur terre ; il tente d’attraper une mèche de la conscience divine puis revient pour concevoir des objets matériels. »

L’enfant découvre le bonheur des jardins, de la forêt, le réveil intime par la puissance de la révolte adolescente, et l’art, comblant son besoin de religion/communion.

« Quand je me suis redressée, ma bosse rebelle a brisé sa coquille enfantine et les poils rêches d’un sanglier juvénile se sont dressés. »

Premiers garçons, et le plus important d’entre eux : Arthur Rimbaud.

Alors qu’elle apprend à sa famille qu’elle est tombée enceinte (elle a dix-neuf ans, décide de garder son enfant, mais de le confier), son père déclare : « Je suis moitié femme, moitié homme. Je suis un travesti. Qu’est-ce que tu penses de moi maintenant ? »

Rencontre avec Robert Mapplethorpe (lire bien sûr Just Kids), qui la sauve comme elle le sauve – présence invisible des anges -, amour avec le dramaturge Sam Shepard (vie au Chelsea Hotel), éthos de la beat generation, en plus rock.

Imaginer Patti Smith en prédicatrice presbytérienne ? Oui, mais montant à cru sur la selle de Horses.

Simone Weil est citée : « Faites toujours ce qui vous coûtera le plus cher. »

Et la lectrice de Burroughs de rencontrer l’homme de sa vie, le guitariste Fred Smith, « le meilleur sauvage » : « Fred pouvait être abstrait, futuriste, il avait des mains de musicien, de mathématicien, de magicien. »

Concerts, rencontre des stars de l’époque (Jimmy Hendrix, Tom Verlaine, Lou Reed, Maria Schneider, The Clash, Les Ramones…), succès mondial de Because the night, adulation générale.

« Le sceau de mon vœu silencieux se fendillait. Pour la seconde fois, je devais sacrifier quelque chose de précieux pour continuer à grandir. Plus jeune, j’avais renoncé à ma religion et abandonné un enfant. En comparaison, tourner le dos à la notoriété et à la fortune paraissait dérisoire. (…) Le rock m’avait offert le paysage dans lequel rendre hommage à notre patrimoine musical et spirituel avant de m’en détourner. Je suis partie à Detroit avec ma vieille valise en tissu écossais couverte d’autocollants. Je l’ai fait pour l’amour. Pour l’art. Mais aussi pour moi. Il était temps que je me débarrasse de mon vieux pardessus. Ma bosse rebelle frémissait. Ce départ fut ma seconde déclaration d’existence. »

Mariage, voyages, lectures, mort des amis chers (Robert Mapplethorpe, Sam Wagstaff, Allen Ginsberg, William Burroughs, Susan Sontag), et des parents.

« Après notre mariage et pendant les quatorze années qui ont suivi, à l’exception de quelques heures à l’hôpital pour donner naissance à notre fils [Jackson] et à notre fille [Jesse], Fred et moi n’avons jamais été séparés. Nous avons vécu sous l’horloge sans aiguilles, dans la même peau, naviguant sur le bateau qui ne s’éloigna jamais du rivage. (…) Son déclin fut la tragédie de mon existence et cela ne profiterait à personne de relater les combats intimes d’un homme si discret. »

Le Pain des anges est un mémorial, mais c’est aussi un éloge de la vie, une célébration par l’eucharistie des mots.

A la toute fin de ce livre lumineux, au-delà de la mort, Patti Smith apprend quelles sont ses véritables origines familiales.

Tout est merveilleux.

Patti Smith, Le Pain des anges, traduit de l’anglais par Claire Desserrey, Gallimard, 304 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/le-pain-des-anges/9782070105588

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