
Emmanuelle & Maïra / Maïra & Emmanuelle
« Notre infime société secrète ne comptait donc que deux membres, deux petites filles puis jeunes filles qui savaient jouer le jeu des bonnes élèves, mais avaient leur propre règlement intérieur : propension infinie au bavardage parallèle, esprit critique exaspéré, retards systématiques, dessins obscènes sur les feuilles de l’autre… »
Ouvrir des boîtes de photographies, prélever les images montrant, parfois indirectement, l’amie chère, laisser monter les souvenir, les écrire.
Telle est la démarche ayant présidé au beau et pudique récit d’Emmanuelle Lambert concernant son amitié avec Maïra, à la parentèle venue en France d’Argentine, les aïeux ayant d’abord fui les pogroms en Ukraine et en Pologne pour l’Amérique du Sud, afin d’échapper à la répression politique mise en place par le pouvoir militaire secondé par la CIA.
Publié dans la collection Poursuites et Ricochets (idée de Guillaume Geneste) des éditions Lamaindonne (David Fourré), La Meilleure retrace une relation d’ordre sororal d’environ quarante ans.
Ce second livre de l’autrice composé à partir de photographies, après Sidonie Gabrielle Colette (Gallimard, 2022), commence par le portrait d’un chien, noble, affable, c’est un messager faisant le lien entre le passé et le présent.
Il aboie, pose ses pattes sur la précieuse amie, qui apparaît.
Rencontre à l’école primaire dans une banlieue résidentielle, à Epinay-sur-Orge, dans l’Essonne.
Préadolescence commune, refuge de la bibliothèque municipale, première classe de neige.
Années du lycée, Maïra, « beauté implacable », poursuivant ses études jusqu’à obtenir un doctorat de sociologie des religions.
Premier garçon pour elle, de bonne famille, finalement destructeur.
Piège du motif de la passion amoureuse, « l’ennemie de notre race » (pensée pour Annie Ernaux), prison des représentations, de ce que doit être un grand amour.
Pas de rivalité féminine, ce « poncif », mais un compagnonnage fidèle, affectueux, compréhensif.
« En nous mariant quasiment en même temps, nous avions été synchronisées dans l’erreur. Se marier à un âge où tout est encore en construction me semble avoir été une pure folie. (…) Mon divorce a été immédiatement suivi par celui de mes parents et par la dépression suicidaire de ma mère, qui n’a pas supporté d’être abandonnée. (…) A mon échec s’était ajoutée la douleur de ma mère, dont je ne supportais ni l’humiliation de femme trahie, ni la cruauté de la situation, partagée par tant de femmes de son âge. Subitement mon genre m’avait rattrapé. »
Photo des mères – ont-elles été heureuses ? quand ? combien de temps ?
« Je dois faire un effort pour ne pas les réduire, pour ne pas faire d’elles uniquement des mères, je dois combattre, en moi, à la fois le petit enfant et le patriarcat. »
Vivre ensemble les expériences fondatrices, découvrir ensemble des chemins d’émancipation, échouer ensemble, grandir ensemble.
« C’est peut-être ça, une meilleure amie. Celle qui se tient aux confins de votre solitude. La dernière à vous attendre, quand il n’y a plus rien, ni personne. Parfois, je tente d’imaginer ce que les vies de nos mères auraient été, si elles avaient pu garder près d’elles leurs amies d’enfance. J’aimerais qu’elles aussi, elles aient cette certitude de n’être jamais seules. »
Quand les maisons de famille sont vendues, quels sont nos derniers lieux de rassemblement ?
Peut-être le vrac et bric-à-brac des photos entassées dans des cartons prenant la poussière.
Mais elles ne sont que matière morte si personne ne les ravive par les mots, par la mémoire, par l’émotion, par l’invention.
Ainsi va La Meilleure, qui est aussi une réflexion sur les contours de notre identité tels que tracés, créées, fantasmés, par ces rescapés précaires du naufrage du temps que sont les rectangles photographiques de notre vie.

Emmanuelle Lambert, La Meilleure, création graphique Frédéric Rey, relecture Anne-Soazig Brochoire, photogravure Chloé et Guillaume Geneste, iocollection Poursuites et Ricochets (Guillaume Geneste), éditions Lamaindonne, 2026, 96 pages