
Paysage Normand, 1857, Eugène Boudin
« Il me semble que ceux que nous avons aimés continuent de nous accompagner, à leur manière éthérée. Eugène flotte autour de moi, lui ou son souvenir, ses expressions, ses idées, ses conseils de jardinage, sa vision des hommes, sa manière d’écouter, de donner, de rire, lui auquel je suis reconnaissante de m’avoir fait éprouver la beauté du plus précieux des adjectifs : fraternel. »
Eugène, de Belinda Cannone, est un livre de célébration : c’est un éloge de l’ami, de ses valeurs, du couple formé avec son épouse Michèle, d’une famille.
Il témoigne avec beaucoup de beauté et de simplicité de l’évidence d’une rencontre au-delà des limitations sociales et culturelles pouvant nous séparer, entre une romancière, essayiste et universitaire, voyageant entre Paris, la Corse et le Cotentin, et son voisin normand, homme admiré ayant mené une vie d’ouvrier s’étant peu déplacé, n’ayant pas été autorisé à poursuivre ses études malgré son intelligence – lire aussi, dans Lambeaux (1995), le portrait de la mère de Charles Juliet.
A travers Eugène, qui construisit sa maison de campagne, Belinda Cannone combat les passions tristes de notre époque, rappelant la bienveillance, la rectitude, la finesse d’un ami donnant la sensation de tenir encore sur ses épaules et dans ses mains un monde en voie d’effondrement.
Ayant conçu son ouvrage contre un contre-don (quand on a tant reçu), Eugène est un récit – d’une existence, d’une relation, d’un coup de foudre -, pouvant prendre place dans la lignée des vies minuscules de Pierre Michon, et de tous ceux sachant voir la grandeur dans la modestie doublée d’une immense pertinence.
Belinda Cannone et son ami partagent un même amour de la nature, de la chose bien faite, du savoir ancré dans l’expérience directe, une façon de faire circuler à deux la délicatesse.
Se comprendre sans trop dire, deviner les attentes de l’autre, agir avec conviction sans manquer de pudeur.
« Quand j’essaie de préciser ce qu’est l’amitié, après Platon, Aristote, Sénèque, Montaigne et tant d’autres, avance l’écrivaine, il me semble qu’elle repose d’abord sur une même conception de la vie bonne : de la justice, du courage, de la fidélité à soi. »
Mais Eugène est aussi une réflexion sur le sens même d’habiter, de tisser des liens, de prendre soin de son environnement immédiat et de soi – on peut penser aux Trois Ecologies, de Félix Guattari (1989).
La paysannerie a disparu, l’agriculture est souvent mortifère, les oiseaux ont déserté le ciel et les bois, il y a urgence à rétablir un équilibre général entre les vivants et le monde qui les porte, nourrit, fait rêver.
En cela, Eugène est un sage.
« Dans le champ du malheur, planter un émerveillement. »
Acte de deuil, puisque le voisin capital n’est plus, Eugène est aussi un livre qui grandit, rappelant la noblesse possible des êtres.
On peut choisir ses appartenances – lieux de vie, amis, engagements -, ses enracinements, ses terres de renaissance.
Et savoir avec certitude pourquoi l’on se bat, l’on écrit, l’on travaille.
« Son amour du travail n’empêchait pas une forme de lenteur qui me frappa dès qu’il commença à travailler dans mon jardin. Je l’observais parfois de mon bureau – gestes posés, tranquilles, il s’interrompait de temps en temps pour rouler une de ces cigarettes dont il avait depuis longtemps renoncé à aspirer la fumée mais qu’il gardait au coin du bec -, et pourtant je constatais qu’il abattait un travail considérable. Ses gestes, ses rythmes sans précipitation, étaient parfaitement efficaces. »
Comme le dit le Bouddga, une patience infinie donne des résultats immédiats.
Ainsi Eugène, ami tant respecté.

Belinda Cannone Eugène, Histoire d’une amitié, conception visuelle Denis Couchaux, mise en page Anne Fragonard-Le Guen, éditions Thierry Marchaisse, 2026, 104 pages