
©Aurélia Bécuwe
« Jamais une âme n’habite en lieu sec. » (Gargantua, Rabelais, adapté par Marie-Madeleine Fragonard, Gallimard, 2017)
Parce que ce que nous offre le monde est souvent pitoyable, et qu’il faut bien rugir un peu, ou se plaindre, Christophe Esnault est prolixe.
Toutes les années n’ont pas chez lui la même valeur, il y a de plus ou moins grands crus, il faut choisir les bonnes cuvées, les conditions climatiques – cycloniques, anticycloniques – sont essentielles.
« Mon suicide précède tous mes textes »
Après l’excellent Lettre au recours chimique (2021) et Pas même le boucher (2023 – l’ai-je lu ?), les éditions Æthalidès publient Si le vin ne te rend pas génial, essaye une autre bouteille, qui est une suite de poèmes écrits sous influence.
A la fin de chaque texte sont mentionnées les informations inscrites sur l’étiquette d’une dive bouteille : provenance, degré d’alcool, prix…
Comme toujours chez lui, on rit jaune, ou façon vin de paille.
Comme toujours chez lui, la banalité swinguée est trouée de fulgurances.
« Ai fourré un billet de dix dans ma poche / Marché vers le caviste à quarante mètres / Juste le temps de perdre le billet / Je suis coutumier du perdre / Perdre m’aide à naître et à mourir / Perdre parfois pour le plaisir de l’écrire dans mes livres / Ai des oublis à perdre aussi / Quand j’aurai assez bu / Je les placerai dans ma poche / Puis je m’élancerai / De tout mon être / Pour n’aller nulle part »
A sa manière de moine zen en état d’ébriété, Christophe Esnault se balance quelques vérités bien senties.
« Je m’engage à avoir un jour prochain / Du courage dans mon écriture / Parce qu’ailleurs, je ne suis pas courageux / Les violences du réel font de moi / Un être qui fuit / Avec lâcheté, avec peur / & face au réel, je suis assez vite terrifié »
Art du ratage ? Joie de dandy ? Derniers sursauts d’un désespéré ?
« ‘Travaillez votre autonomie’ me disait-elle / Je sais entrer chez le caviste / Sortir de ma poche un billet froissé / & une pièce d’un euro / Ai appris à ouvrir une bouteille à attraper un / Je lève mon verre à ceux que j’aime / & aux jours qu’il reste à vivre / Un décompte se déchiffre et s’étudie dans ce doré / qui absorbe la lumière de ma cuisine »
Art de la syncope, hic et nunc et hic, écrire pour les frérots.
Pour les femmes croisées, désirées, et trop peu souvent embrassées.
Pour les verres cassés, pour les disparus, pour les angoissés.
« Tu as vu tous ses chevaux sauvages / Ce soir / Dans nos yeux fous »
Pour Jean-Louis Murat.
Pour Charles Bukowski.
Pour Philippe Léotard.
Pour Cédric Demangeot.
« Je n’ai – presque – / tué / Personne »
Pour l’amie indispensable.
« Etre dans le jardin sauvage / D’Aurelia Bécuwe en sa présence rieuse / (Terroriste) / C’est un océan et une Loire / Je ne cesse d’y entendre / Ce que signifie / Vivre »

©Aurélia Bécuwe
Pour la sexualité perdue-retrouvée-perdue.
« Me sens relié à ceux / Vivants et morts / Qui ont été aimés d’A. / Parce que rien d’autre de connu / N’a autant de saveur / Sur cette dite Terre »
Pour la littérature.
« Vivre m’obsède, j’y reviens encore / J’essaye de tracer quelque chose / – Ridicule – / Depuis un lieu / Où j’étais peut-être / Un peu moins mort »
Pour la Loire.
« Café crème à l’ouverture du PMU / Se dessaper et entrer dans la Loire / Panneaux d’interdiction / Interdit de vivre, comme lors du COVID / Ne vais pas me battre avec un silure de deux mètres / Paléolithiques déconstruit / Je joue avec un banc d’alevins / & trois goujons / Le vin ce sera plus tard / C’est-à-dire très tôt »
Allez, vous reprendrez bien un verre de Sauvignon, non ? de Bourgueil ? de Côte du Rhône ? de Bergerac ?
Heureusement que la drogue n’est pas très chère chez les revendeurs du coin. Ou malheureusement.
« Peut-être avais-je trempé mes lèvres ou le nez / Dans le gros rouge de mon père / Le rouge des travailleurs de force »
Ultime appel : « Je demande au vin de me transporter / Dans l’âme et le corps / D’une oie sauvage cendrée / Mais il me le refuse »
Deuxième ultime appel : « Jeunes gens, / Goûtez aux vitesses / Des nuages de Loire jaune / Embrassez-vous seulement / Sous les feux gigantesques / Là où crépitent les couleurs / Vivez sur les sentes folles du vent »

Christophe Esnault, Si le vin ne te rend pas génial, essaye une autre bouteille, Æthalidès, 2026, 74 pages

©Aurélia Bécuwe
https://aethalides.com/produit/si-le-vin-ne-te-rend-pas-genial/