Une vitalité désespérée, par Romain Gary, écrivain

« J’ai failli braire, en lisant ta lettre. Je sais que je brais assez facilement, étant un gros sentimental, mais j’ai eu vraiment les tripes secouées. Je dois te dire que ma situation, même en dehors de toute considération pécuniaire, est telle, que je peux te jurer que je ne sais vraiment pas si j’existe ou non. » (lettre de Romain Gary à Sigurd Norberg, Paris, le 8 février 1938)

L’équarrissage est-il, pour notre plaisir de fétichiste littéraire et notre appétit voyeuriste, le destin des écrivains majeurs, dont les moindres pièces sont considérées comme des reliques ?

On vous donnera tout de Hugo, de Proust, de Céline, de Sartre, de Sagan, et maintenant de Romain Gary – avec l’autorisation de son fils Diego.  

Dans ses lettres à Sigurd Norberg, l’auteur de La vie devant soi se confie parfois crûment sur ses besoins sexuels et rencontres.

Aurait-il souhaité qu’on publiât ses lettres à son grand ami suédois ? Peut-être, certainement.

Tous deux se sont rencontrés au lycée Masséna de Nice en 1928, alors que l’écrivain s’appelle encore Romain Kacew – il vient de quitter Varsovie avec sa mère Mina.

l’on a en tête les pages de La Promesse de l’aube, ces lettres écrites alors que le péril hitlérien gagne l’Europe sont particulièrement puissantes : on y retrouve le ton, l’humour, l’impertinence, la mélancolie, la grandeur d’un homme s’engageant dans l’aviation pour libérer la France de ses occupants nazis.  

Le 18 mars 1938, de Nice : « Les Teutons se lèvent, mon vieux, comme jadis ils se levèrent, au crépuscule de l’Empire romain, la vieille Gaule ne tremble guère, mais elle se rend bien compte du danger… N’empêche qu’il y a du cadavre dans l’air, tu sais… »

Sigurd et Romain ont tous deux des mères exceptionnelles, le Français adorant « Maman Norberg » – Mina, souffrant de diabète et d’un cancer de l’estomac, meurt en 1941, la famille polonaise de Romain étant presque entièrement anéantie par les nazis.

Amoureux de la Suédoise Christel, journaliste en instance de divorce et mère d’un enfant – elle obsède nombre de ses lettres -, Romain pousse Sigurd à lui révéler des secrets intimes, quand, par tempérament et sens de la réserve, son ami se montre constamment pudique.

Le 29 novembre 1937, de Paris : « Si tu peux me tuyauter encore sur le mari, fais-le, ma chère nouille. En tout cas, sauf drame affreux, je la retrouverai pour les vacances d’été en Suède. » 

Le 18 mars 1938, de Nice : « Pour ce qui est de la solitude, tant que tu n’apprendras pas à baiser comme d’autres boivent, tu ne t’en tireras pas. Il n’y a que les femmes qui peuplent, un ami étant une chose exceptionnelle et un corps féminin ne l’étant pas. (…) L’érotisme est une chose que tu ignores complètement et que tu confonds sans doute avec l’amour. »

Durant la guerre, Romain – qui, Juif français trop récemment naturalisé, est le seul « sur 170 camarades » de sa promotion à ne pas avoir obtenu son brevet d’officier ; il est en tir de  mitrailleuse -, ne trouve plus le temps d’écrire, mais Sigurd fera de lui le parrain de sa fille née en juin 1944 – rôle qui ne lui semble pas du tout naturel.

Romain a de l’amitié une conception noble et haute, son goût pour les femmes est évident, de même que son courage dans son engagement du côté de la France libre.

Le 2 janvier 1938 : « Je te préviens que si tu ne m’écris pas dans le délai le plus bref une lettre vraiment amicale, je ne te le pardonnerai pas. Ta lettre est mesquine – elle est, par-dessus le marché, totalement indigne de toi. Pour quelqu’un qui entre triomphalement dans l’année du tigre, ça fait plutôt caca. Je fulmine littéralement en écrivant cette lettre et bave sur le papier, sache-le. »

Romain manque d’argent, écrit beaucoup, se désespère.

8 février 1938 : « Je mène une existence absurde, tout occupée à écrire et à aimer – mais je n’existe pas, en dehors de ça. Je te le jure. Je ne suis même pas énervé – je suis abruti. Il faut que je sois vraiment doué, pour pouvoir écrire dans ces conditions comme j’écris. »

Certes.

26 avril 1938 : « Mon vieux cher Yogourth, J’ai un cafard sans nom, un gluant, un vilain, un puant cafard. Je compte sur ton amitié pour me réconforter au plus vite. Que deviens-tu, vieille chose ? (…) Chez moi, c’est la débâcle, intellectuelle, morale, sentimentale et autres… Christel est restée quinze jours à Nice, puis partie vers d’autres hommes, d’autres amours… »

A propos d’un ex-ami ayant fui l’Europe devant la menace nazie : « On laisse couler le bateau, avec les copains, malgré toutes les belles idées qu’on a eues sur l’antifascisme, sur le mépris de la mort et tout et tout. » (14 septembre 1938)

16 septembre 1939, de Bordeaux, alors que Romain est persuadé qu’il ne reviendra pas d’une de ses missions : « La chose à éviter à l’heure actuelle, c’est d’avoir la notion du tragique. Il faut la perdre complètement, en la combattant par l’indifférence, pour les âmes vulgaires, et par le sens de l’humour chez les autres. »

Fallait-il publier ces lettres si intenses ?

Evidemment.

A Christel, le 9 mai 1960 : « Ta lettre m’a beaucoup surpris. D’abord, je suis très triste de voir que tu me crois un gentleman : je suis un artiste. » 

Romain Gary, Lettres à Sigurd, 1937-1944, édition établie et présentée par Charlotte Norberg, Gallimard, 2025, 142 pages

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